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Au retour du flâneur – Le matin

Mois

septembre 2016

Bad butt kitty

PAR AUGUSTIN CHARPENTIER

©Augustin Charpentier.JPG

« Le citoyen est une variété de l’homme […] il est à l’homme ce que le chat de gouttière est au chat sauvage. »

Rémy de Gourmont

Pitou ne fais pas pipi ou caca ici – ses quatre pattes paradent sur le trottoir, en solo; pas un Ti’Chat sur son territoire, aucun maître humain. Lève-tôt, petit matin. Le mâle non-castré est de sortie. Perdu pour quelqu’un; les rues portent sur elles les appels à témoin.

Il a seulement un petit bout de queue qui parcourt à l’envi l’éco-quartier. Il fait la chasse aux affiches et s’arrête pour pisser, pour chier devant les c’est à vous de ramasser.

Bien en vue, les stop les crottes se font omniprésents, suivis de courtois SVP. Plus deux, trois feulements : par civisme envers vos voisins, pour le respect de votre quartier et de ses citoyens… Le terme-même est épaissi et répété, suivi d’un 50$ – 1000$ bien élevé. Merci!

Un chien aboie. Teckel à petits billots, golden retriever odorant, dalmatien à crotte molle, caniche à une boulette, bulldog à deux boulettes, danois à trois boulettes. Inévitable, la trace d’untel ou untel canidé tombera net, brunissant le sol, dure ou dol – à flairer.

Le chat fait le gros dos, dit merde aux excréments que leurs propriétaires incapables voudraient savoir déposer, puisque c’est honorable, dans les poubelles publiques. On se ramasse tous ensemble et on se flique, en toute bonne foi. Merci d’être un bon citoyen.

Avez-vous vu…? Où? Vers où? Quand? Un autre lost cat s’est évadé, affamé, assoiffé, préférant la gouttière aux caresses. Sur les murs de l’arrondissement sont placardés sans répons les je n’ai pas de mots pour décrire ma tristesse. Miaulements.

Où suis-je? Peut-être un trafiquant recueille-t-il les fugitifs traqués qui sont très vite revendus, ou alors à donner. C’est comme ça que le félidé se méfie des mains qui offrent à manger et attachent à son cou tacheté une adresse dedans un collier. À charge d’errance.

$$$Reward/Récompense$$$

Si vous avez des informations, contactez ce numéro. Trop tard, Pitou circule désormais sous un faux nom. Pas un trouvé ne s’aventurera à le livrer, même contre rançon. Le chemin de la maison est à jamais contre-indiqué pour le semi-sauvage du Plateau. Ne pas approcher.

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Samedi soir

PAR CAROLE-ANNE DÉRY

Après une longue semaine – un long mois, un long été – de travail acharné, je m’oblige à prendre deux journées de congé. Deux petites journées de contemplation et de paresse. Enfin.

Aujourd’hui, mon réveil – naturel, sans cadran pour la première fois de l’année, il me semble – s’est déployé au ralenti, en fin de journée. Il s’est étiré de 15h30 à 17h, entrecoupé de rêves effilochés et translucides. Le vent qui commence à sentir l’automne m’a attirée dehors avant même que je n’aie mangé. La vaisselle est restée en catastrophe nucléaire dans la cuisine, elle sera toujours là à mon retour.

Le soleil descendant pénètre mes prunelles mal réveillées. J’ai encore le visage enflé, une empreinte d’oreiller sur la joue, un teint blafard. J’ai probablement l’air malade, je le vois aux regards désolés que me lancent les chauffeurs en attente aux lumières rouges, les passants pressés d’aller souper que je croise sur les trottoirs encombrés. Je commence un rhume, ils ont raison.

L’avenue Laurier dégage une aura résidentielle malgré les nombreux commerces et m’offre le parfait équilibre entre ville et pas-trop-ville. J’entre au Montréal Café et réalise que je n’ai pas prononcé un seul mot de ma courte journée lorsqu’une voix rauque et grasse me sort de la gorge alors que je commande un café et un carré aux framboises. La caissière retient un sourire qui ne s’échappe que subtilement, par le coin de sa bouche.

Je me sens hors du monde, la tête encore en bourdonnement alors que les passants s’en vont prendre leur crème glacée familiale chez Bo Bec ou reviennent de faire leur lavage, des sacs IKEA géants remplis de vêtements sur l’épaule. Une jeune femme ralentit le pas devant la vitrine du café, un grand sourire aux lèvres. Son regard se promène au hasard, elle n’a pas d’écouteurs aux oreilles : elle sourit à quelque chose d’intérieur.

Dans deux semaines, ce sera mon tour.

Dimanche

PAR CHLOË ROLLAND

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C’était pour sentir le vent qui m’avait gardé éveillée en faisant battre la pluie à mes fenêtres.
Je suis sortie à 8h.

J’avais le pied léger en descendant vers le fleuve. Un gentil boulanger m’a vendu un café coin Ontario/Frontenac. Au port, il y avait un rutilant bateau de croisière et des limousines qui circulaient derrière les tracks de chemin de fer. J’avais mal aux pieds mais les images s’accumulaient et j’avais le sourire des bonnes récoltes.

Jusqu’à ce que je te croise.

J’avais décidé d’aller voir cette bâtisse couverte de graffitis que j’avais photographiée il y a un an ou deux, sur Moreau, à côté de la cour de triage.*

Et  tu étais là en bikini rouge dans la rue, complètement défoncée. Tu arrêtais les voitures et invectivais la désolation et l’indifférence. Il te manquait plusieurs dents et la peau était abîmée et flasque sur tes os saillants.

Je n’ai pas su quoi faire de mes yeux en passant près de toi. Après t’être penchée à la fenêtre d’une voiture, tu t’es mise à me suivre, en lançant des cris enragés.

Je voulais être généreuse, mais j’avais envie de fermer les yeux et de partir en courant.

J’ai à peine regardé l’édifice que je voulais photographier, sur la façade duquel tous les graffitis avaient été couverts de peinture blanche.

Et je ne suis pas arrêtée dans le café où j’avais prévu aller travailler.

Ton matin avait la cruauté d’une plaie ouverte dans laquelle mon regard faisait tourner un couteau.

J’ai monté la côte et traversé Angus. J’ai photographié le ciel.
Et j’ai acheté deux oranges à la fruiterie du coin.

 

*http://latraversee.uqam.ca/flaneur/la-peau-tatou-e-du-quartier

Orange weed buddy

PAR AUGUSTIN CHARPENTIER

 

© Augustin Charpentier3

« Le temps est un enfant qui joue en poussant des pions. Royauté de l’enfant.  »

Héraclite

 

Je marche et Rachel traversée, m’arrête une cacophonie familière qui me ramène en arrière de manière instantanée. Il y a de ces soirs où l’on se promène tard et des matins à l’heure de la récré. Côté Chateaubriand, la cour de l’école Louis-Hippolyte-Lafontaine fait sa rentrée. En avance! La poussière sur le terrain est brusquement remuée par un chaos de chaussures orange et vert fluo qui courent dans tous les sens, pour rire, et surtout pour crier.

C’est la saison des cerises tant que la cloche n’a pas sonné, comme sur la frise réalisée par les élèves de 6e un jour de juin figé au détour d’un cul-de-sac qui sert de raccourci. Dans un recoin, un t’es nouveau? soupire; au secondaire l’an prochain, tout sera encore à recommencer.

 

Sept heures et demie du matin métro de Montréal, les travailleurs enlèvent leur 24h des mains des camelots avec un air de vacances envolées. Sur Mont-Royal, des ouvriers démontent l’ultime événement estival; les fresques sur l’asphalte se sont presque effacées.

La vraie vie reprend, pressée. Ne perdez pas de temps à payer comptant. Devant L’Avenue, les voitures passent et ne s’arrêtent plus. Le feu compte à rebours et reste orangé.

 

Je donne un coup de pédale. Verdâtres, les feuilles dansent une valse au parc Laurier; ça sent le feu dans l’âtre. Les vieux traînent leur retraite dans les allées. L’automne s’étale.

Vue sur le mont, derrière le Dieu du Ciel! à l’intersection de Saint-Laurent. Le martin-pêcheur de l’École Laurier est sorti des murs en coup de vent; il va pour se poser, frissonnant et ambré, sur l’une des flèches de Saint-Viateur d’Outremont. Septembre viendra y résonner.

 

Ils ont changé le plancher. Avenue de l’Épée, les corridors repeints seront sous peu chargés de souvenirs de fin d’année. Dehors près d’un trou, les préscolaires chantent des comptines, picorent du thym et des chrysanthèmes mandarine. Quelqu’un dort en-dessous.

Mes primaires ont pris quelques pouces. S’en sont-ils rendu compte une fois côte-à-côte et retrouvés? Si oui, ils ont vite oublié, occupés qu’ils sont à se renvoyer sans trêve un vieux ballon crevé. Sur le côté, il y a un banc pour s’y asseoir en douce. Un espace hors d’ici; essayer là de percer le secret de leur jeu innocent n’est pas sans danger. Entrée des élèves dans le présent. Le temps est un enfant…roi. Pas moi, ressorti rouillé. Stationnement réservé.

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