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Au retour du flâneur – Le matin

Mois

août 2016

Le Crépuscule du matin…

PAR JULIEN BOURBEAU

 

Au recommencement du jour incommencé

Dans ce laps de temps

poindra le crépuscule

Divisant la nuit, du jour

Aux variantes et variables bien spécifiques.

Entendons-nous bien, le matin n’est pas que l’aube

Mais cette nécessaire ponctuation…

Dans la brute assoupie un ange se réveille…

 

II

 

Il disait dans la brute assoupie un ange se réveille. La nuit l’avait tourmenté au point de faire quelques examens de conscience.

Mais l’aube altérait tout.

 

III

 

L’aube parle aussi du jour. Comme ce journal lancé, dont j’effectue la cartographie chaque matin.

Géolocaliser le quotidien. Parfois dans le mille, parfois hors-champ, parfois dans les arbustes du voisin, parfois dans les cèdres, parfois enfoui sous un banc de neige. Jamais à la même place.

Le tir est franchement cadré, plus l’on s’approche du week-end.

Puis un matin, c’est haut la main!

Mon camelot immobilise ou presque sa voiture, baisse sa fenêtre. Un cri d’avertissement… Le journal fait une ellipse.

Et le véhicule trace contre la montre!  Le jour se lève sur la cité.

 

IV

 

Tout est affaire de prise lorsqu’il est question du matin. C’est que l’aube s’agrippe parfaitement au guidon de mon vélo.

Le cheminement dans l’extension de la nuit, sous l’éclairage rosâtre ou orangé, le fumeux et le brumant. Le silence texturé, les battements d’ailes de la rosée.

C’est la découverte de débris ou épaves de la nuit que la marée du matin a jetés dans la rue.

Près du centre de Distribution Coca-Cola, un vélo abandonné dans l’herbe alimente toute sorte d’histoires. Comme le sac-à-dos posé contre le tronc d’un arbre.

Si je me demande quelle est la gravité de la scène, j’obtiens ma réponse lorsque des poires tombent du poirier soudainement secoué… par une main affamée!

Pas de danger que Coca-Cola les réclame !

 

V

 

L’espace du matin progresse entre quinze et vingt kilomètres à l’heure.

Ce qui est suffisant pour inventer quelques fugues.

Comme ce bruant à gorge déployé

Qui, bien avant Miles Davis, avait inventé

Kind of Blue.

 

VI

 

Un départ hâtif,

un avion à prendre.

Un matin qui tarde à se pointer!

 

L’homme à la fenêtre attend son taxi

L’air songeur.

 

VII

 

Un matin de janvier,

L’Airbus en approche finale d’Heathrow survole la capitale anglaise, noircie, tamisée, par la nuit.

Il est pourtant 7h00 du matin au parallèle 51 Nord.

Le jour se pointe finalement à la gare de Paddington, comme en retard à un rendez-vous

Est-ce pour cela que les Londoniens se bousculent la sortie des subway ?

 

 

VIII

 

Plongée dans la ruelle.

La voisine laboure son jardin, son potager. Elle arrose ses fleurs, taille les plants.

Met ses doigts, ses lèvres, sur chaque pétale.

On dirait qu’elle parle à la flore.

Bien avant le lever de tout ce beau monde

Bien avant qu’on la traite de folle.

 

C’est mon café préféré du matin!

 

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Soleil matin

PAR YANNICK GUÉGUEN

Soleil-matin

#1

PAR AUGUSTIN CHARPENTIER

© Augustin Charpentier (1)

 « Autrui […] la seule possibilité de sa survenue jette une vague lueur sur un univers d’objets situés en marge de notre attention, mais capable à tout moment d’en devenir le centre. »

Michel Tournier

 La porte est fermée. Salut. À rester planté là, je me retrouve en tenue. Employé. Horodaté : une demi-heure pour faire l’ouverture, sans lueur dans l’envers de la devanture.

 Ni voix ni radio; avec moi le fracas de la batterie de cuisine et le ronflement des réfrigérateurs – le bruit bienfaisant dont je suis le maître et le serviteur. Pas de lambeaux de conversations sans commencement et vains. Comme un couteau. Jusqu’ici tout va bien.

Je l’entends presque pourtant, la porte à double battant; à tout instant elle peut s’ouvrir, aller et venir dans mon esprit pour ne s’immobiliser, enfin, qu’une fois mon shift oublié. Ce martèlement de possibles met en charpie mes pensées. Et du silence réduit à rien…

Sur la terrasse, en avant, un tablier rouge et noir laisse à découvert le restaurant. Entre la salle et mon univers, la pancarte cette section est fermée pour unique barrière. Si tôt. Aucun client dans l’entrée – pas de place, ou trop. SVP laissez-nous le soin de vous installer.

Alerte du côté de la porte arrière, qui accapare mon attention; de là peut aussi survenir le danger, si traître, avec les livraisons. Moins vingt dans la chambre froide; un moment roide à m’y cacher. Été, principe sans – de mon hiver. Ne pas déranger.

 Et le téléphone a sonné, deux fois, puis s’est tu. Pas pour moi. Ou si peu. Pourquoi aurais-je répondu?

Et j’ai sursauté quand la machine à la cadence de fer a déchiré aux marges mes confins et qu’avec la première commande s’est déclenché le tictac infernal du sur-le-champ sans fin :

TAKE OUT

*pressé*

Fait chier 10h01. Je ne m’appartiens plus. Il est trop tard pour m’échapper. Je suis vu; devant moi s’impatiente déjà l’intrus #1.

Derrière, arrange comme elle peut le centre de mon activité la serveuse avec qui je travaille aujourd’hui. Équipier. Adieu, matin d’hier. À trois à 10h02, c’est parti. J’enfile mon tablier.

          « Autrui, principe de mon univers. »

Michel Tournier

Croquis accéléré

PAR CAROLE-ANNE DÉRY

5h: Bonne nuit, Laval.

La sœur vient de partir pour le Nunavik. Je n’ai pas encore dormi. Je referme la porte derrière elle, jusqu’à Noël. L’air est frais, une brise. Je ferme les yeux. Déni.

Ma journée se termine, sommeil.

Sommeil.

Sommeil.

Un matin hors de la lenteur, précipité par les conséquences de huit snoozes.

Autobus – déambulation accélérée.

La rivière est calme, plissée. Miroir-frimas.

Je n’ai pas bu de café ni mangé. Yeux encore bouffis.

Le soleil a trouvé le moyen de réchauffer l’air du monde. En si peu de temps.

Petite barque à l’ombre du pont de la 25. Voiture en attente à quelques mètres de la rivière, sur la garnotte de bord de route.

Trajet effectué des milliers de fois. Je ne connais personne dans l’autobus, mais impression de familier, sans doute déjà croisé quelques visages de mon quartier d’enfance.

Piste cyclable déserte.

Habituelles hordes de bernaches sur le terrain face au Vieux Pen.

Vieux St-Vincent-de-Paul. Ancien club à vendre depuis 10 ans.

En textant « bon matin » à l’autre sœur, je tape « bon marin ». Sourire.

Courbe.

Pont.

12h15: Bon matin, Montréal.

Voir le monde avec le café

PAR CHLOË ROLLAND

Sommeil intermittent, nuit agitée – à 7h, again, l’envie de sortir. Cette fois, avec le café.

Je descends sur Holt. Déjà, je remarque: à cette heure-là, les gens mangent dans leur voiture, les gens marchent d’un air fermé, les gens vont quelque part. Je fais celle qui sait où elle va et je souris en me disant que c’est ma principale posture dans la vie: me perdre en ayant l’air d’aller quelque part.

Anonymat. Une corneille croasse avec virulence sur la clôture du parc rue Dandurand. Je ralentis, me demande si je la prendrai en photo. Je me rends compte que de tenir un café n’est pas pratique pour sortir un appareil d’un sac. Une dame gare sa voiture tout près et s’avance vers moi sur le trottoir. Elle passe en me regardant d’un air malaisé, sourit à peine et effraie la corneille qui s’envole en protestant. Je range l’appareil et prends une gorgée de café.

Coin Masson/Iberville, je tourne la tête distraitement et croise le regard féroce d’un mec qui a l’air de vouloir manger son volant. Je fais mine d’attendre l’autobus quelques minutes pour regarder un drôle de monsieur caché derrière son journal dans l’abribus, avec un chapeau de paille et une chemise à carreaux couleurs pastel. Je me souviens de ce temps-là: le compte à rebours du 9h à 5h, la course. Tout à coup, je me sens libre dans mon étrangeté.

Rue De Lorimier, 8h, j’abandonne l’idée d’avoir un contact. Les gens roulent. Les gens bossent. Les gens passent. Ils se laissent aisément prendre en photo. Les enfants apprennent au rythme de ces allers-retours la routine du monde diurne.

Quelques gouttes de pluie tombent et la chaleur commence déjà à devenir pesante. 8h15, il me semble encore trop tôt pour aller réviser la traduction d’une émission sur Nymphomaniac Vol. II, mais le compte à rebours me rattrape. La course me ramène à la maison.

Je remets mon pyjama.

Le cœur

PAR MARTHA TREMBLAY-VILÃO

Le cœur.

282420_pub9224-29-a.85Épuisé par la nage, cœur-sirène au centre d’une piscine. Après l’épuisement, le flottement.

Le corps flotte –  sur le dos,                   et la queue de poisson se redresse.

Le corps flotte – sur le dos, les bras tendus. Il évolue, lentement, là où la progression reste. Le plafond en bois franc le fixe.

 

Nous marchons sur le plafond en bois franc de la piscine d’un condo à Ste-Foy, au rythme éreinté de pas qui respirent profondément dans nos têtes. Nos pas, une respiration grave et difficile. En apesanteur. Le cœur est un scaphandre, ou un explorateur de l’espace. Nous? Un écho. Les mantras résonnent si bien sous un vieux casque de bain étiré par le chlore. Et les silences parlent plus fort sous l’eau.

 

En route vers le travail. La vie pousse entre les pierres des murs d’un champ d’artillerie. La bataille, depuis longtemps terminée, se taille une place au cœur des racoins –

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Je l’aperçois, encastrée – une femme nue dont une ramification s’exhorte à sortir de sa hanche droite.

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Elle veut la lumière : un pousse, une plante, grimpante – grimpe – elle grimpe – jusqu’au haut du mur, elle grimpe – derrière les barricades et les canons de poudre séchée.

 

Elle grimpe – encore – vers le ciel, rejoint les quatre oiseaux, ces gardes qui voltigent  au-dessus de la côte du palais.

 

Cette femme, je la reconnais – une femme nue au sexe en forme de cœur qui bat, qui bat, qui – battement d’ailes.

 

Un écho de canon au loin.

IMG-20160820-WA0073Le temps continue, flotte, se déverse, le plafond, la piscine, la tête, le cœur,                                                et  tout s’inverse –

L’absence-présence, le temps – une tête d’animal mystique pleine de plumes, dessinée là sur le mur à côté de la femme au cœur-sexe qui bat, qui bat, qui –battement de paupière.

Elle disparait.  Et le chat-maigre tourne le coin.

Battent les mains, battent les cœurs, battent les sexes et tout se tait. Les yeux fermés, je cherche, je cherche, je cherche – et je m’effraie.

La tête est remplie d’idées-plumes qui collent au cerveau, collent à la peau – collent, comme les mouches collent au mur quand il fait trop chaud.

Le champ d’artillerie semble désert, ou déserté.

Et pourtant –  les voix.

« Regarde, regarde en bas », crient-ils. Trois gamins sur la palissade.

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soleil« Il arrive! Aux aguets… », sourient-ils, dos à moi.

« Il se pointe! », pointent-ils, pointent-ils du doigt?

Le soleil – le soleil –Le soleil!

Il monte – monte – monte la côte du palais, et, comme la plante, grimpe – grimpe – grimpe, vers le ciel, en sueurs.

Le soleil – le soleil – le soleil!

Trois oiseaux sur quatre.

Aux premiers matins du jour,

il s’approche –

Le soleil –

le soleil –

                                     il m’accroche –

                                       Au passage.

Malbaie matin

PAR XAVIER MARTEL

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Le soleil émerge lentement du fleuve. Les oiseaux piaillent pour se faire reconnaître de leurs semblables. Les chevreuils déjeunent d’herbes fraîches, leurs sabots bien à plat dans l’humus forestier. Les branches bâillent dans le vent doux. Les enfants dorment encore et je vis un moment juste à moi, simple, car ma vision est encore brouillée par les songes accrochés à mes paupières.

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L’aurore est un moment de répit. Il me semble que la qualité sonore du matin doit être partout pareille, doit s’approcher d’une condition universelle. Goûter avec la langue un peu pâteuse à cette densité presque physique du passage du temps. Plein de couche superposées éclosent l’une après l’autre, comme dans une pièce de jazz où les instruments commencent à respirer les uns à la suite des autres.  La fraîcheur un peu humide d’abord, ensuite les couleurs orangés au point d’horizon, puis le vert foncé des épines des sapins mêlé aux verts tendres des conifères, et le vent, les nuages, le soleil.

Voir les rayons du soleil s’attarder aux choses à ras du sol, comme un jet puissant de chaleur qui s’infiltre légèrement dans la forêt et la réveille. Le soleil bas de l’aube est plus concret, moins abstrait que le soleil de midi, seul et haut dans le ciel, loin de tout. Le soleil de l’aurore sort de la terre, du fleuve, il est avec nous et s’attache à réchauffer d’abord l’humus, ses anfractuosités, le sol qui supporte nos pieds.

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En observant les chevreuils, on sent combien tous gestes brusques, tous mouvements sans fluidité, feraient déguerpir la grâce. Ces bêtes mâcheuses d’herbes sont sensibles à un degré qui m’échappe. C’est cette sensibilité qui assure leur survie, les protège des prédateurs et doit aussi leur donner une jouissance des sons de la forêt ahurissante. C’est tout le contraire des hommes. Enfin…

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J’assiste au chant du monde.

Sang, sève, bruants, moineaux, porc-épic, chevreuils, corneilles, vent, feuilles, verts, frisson, chaleur, soleil.

Mo[u]rning

PAR VANESSA MULIYIL

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Bis matin

PAR AUGUSTIN CHARPENTIER

© Augustin Charpentier

« Je serai autour d’elle comme l’espace et en elle comme le temps. »
Antoine de Saint-Exupéry

Réveils – à deux sous les draps. Caresses, tendresse; paresse le rêve dont je ne me souviens plus déjà. De l’autre côté du lit, elle me rappelle notre veille.

Dehors derrière le rideau, en coup de vent; le saut. Un café?

Pas le temps – ciel bleu. Pieds nus sur le seuil de son en-dedans, elle m’emb(ar)rasse adieu; je l’abandonne pour la journée.

Lumière à l’orange sur de Lorimier – un pas trop tôt. Lâche ou connard? En plein passage piéton, je me retourne sur son numéro. Clin d’œil du hibou dans le Couche-Tard. Devant, Bordeaux m’a réservé sa station. Je pédale sur Rachel par à-coups. Au feu la course des jours; je passe à travers le carrefour Papineau qui me poursuit sur deux roues. Je m’offre un détour.

C A – en forêt par l’allée, entre les lettres à l’envers sur les piliers, après de Lanaudière avant Calixa-Lavallée. Je joue à repérer L’Homme Debout et jouit de sa percée; la clef de voûte en vert, l’arbre sur le belvédère au bout. À droite par le km 0, je longe Parc-La-Fontaine où les joggeurs me tournent le dos. Regards vers l’étang; sur les bancs, quelques hagards sont déjà levés, ou toujours pas rentrés. Il est quelle heure?

Halte maintenant, là – je tourne autour des Leçons Particulières et c’est la sortie sur Roy. La calme Mentana, par la ruelle ou peut-être pas.

Duluth – Saint-André – mon Bixi s’y accroche seul, le premier. Chez Bobette, un livre en suspens prend la poussière; un couple s’entretient des doux problèmes du quotidien juste devant. Aujourd’hui, la murale n’a pas bougé. Je passe au rouge sous La Colombe sur Saint-Hubert. Le Pied de Cochon, Les Chocolats de Chloé font la grasse matinée; en face, en terrasse, se prélasse la Reine-Garçon. Je suis pressé, pardon.

Chateaubriand – mon avenue, comme à son habitude encombrée par le camion-poubelles, ou Bell ou les livraisons. Je crache sur le béton, un voisin louche me surprend. Rue.

Douché, rentré. Bon matin – au-delà-du parc par le pont. Elle me répond. À demain. Me voilà bien en avance pour la rattraper. Quel con.
Latence. Lever.

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