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Au retour du flâneur – Le matin

Mois

octobre 2016

J’ouvre

PAR ANDRÉ CARPENTIER

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J’ouvre. J’ouvre les yeux. 7h07. Les referme un instant, puis les rouvre. 7h17. Je ne peux pas laisser faire ça, que ça saute de dix minutes à chaque clignement! Me lève donc, ouvre le store enrouleur, mais ça ne change pas grand-chose, le matin est sombre. J’ouvre la lumière. C’est ce moment de l’année un peu tristounet où on commence à se lever de noirceur. Je m’habille machinalement en attaquant par le bas et en remontant vers le capuchon. Il faut dire que le thermostat de la chambre est à zéro et que j’ai la tonsure frileuse.

J’ouvre. J’ouvre la porte, cherche mes Crocs d’hiver, avec une doublure dite «pelucheuse», ne les trouve pas. Me dirige donc vers le bout de plancher chauffant, là où la fenêtre panoramique, côté fleuve, affiche une mince barre de lumière blanche entre la langue de terre de la rive sud et un ciel de lourds nuages. Le fleuve est d’un gris frétillant de marée haute. J’ouvre une porte-fenêtre, le temps d’évaluer la température.

J’ouvre. J’ouvre les portes vitrées du foyer de masse, pousse les cendres de la veille dans la fosse, y apporte du bois refendu à coups de gestes lents, à cause d’un dos toujours un peu fragile le matin, entrecroise expertement les bûches dans l’âtre, y insère des encarts publicitaires chiffonnés et enroulés autour de petit bois d’allumage et y lance une allumette. Je reste devant le feu en rétrécissant la fente des paupières! C’est beaucoup de lumière pour des yeux encore tachés de rêves.

J’ouvre. J’ouvre la télé pour syntoniser, comme à mon habitude, une chaîne de musique classique, mais pour une raison que j’ignore, ce matin , je choisis plutôt Ici Musique et l’émission «La mélodie de bonne heure»… Aussitôt, une voix me rejette vers l’enfance, je crois reconnaître le timbre suave de Marcel Mouloudji, interprète de Prévert, qui chante… mais non, c’est Julien Clerc, qui offre une douce version de la chanson «Double enfance», qu’il a composée avec Maxime Le Forestier. «Si parfois je vois double / C’est que l’enfance me revient»… Et je plonge en effet un moment dans la cuisine de l’enfance où ma mère écoutait la voix feutrée des chanteurs de charme de l’époque. C’est aujourd’hui même le septième anniversaire de son décès, c’est peut-être ça…

J’ouvre. J’ouvre le réfrigérateur, la cloche à fromage, le sac à pain, le pot de confitures, ma tablette pour jeter un coup d’œil sur la Presse+, un journaliste est espionné par la police, j’ouvre plutôt la BD de Guy Delisle reçue en cadeau d’anniversaire hier… On joue «It’s a Wonderful Time for Love», de Norah Jones, puis la «Marie-Hélène» de Sylvain Lelièvre, par les Sœurs Boulay. J’ouvre l’Internet pour écouter du Sylvain Lelièvre.

J’ouvre. J’ouvre beaucoup, le matin! À commencer par les yeux et les sens. Et une heure après le lever, j’ouvre la porte pour aller marcher, puis l’appareil de photo quand un détail du paysage se fait insistant, que j’essaie de capter par au moins deux angles différents, c’est ma manie… Et au retour, tiens, j’ouvre le logiciel de traitement de texte. Paraît que je suis écrivain!

 

auberge de jeunesse

 

PAR ARI CASAMANTE

j’entendais une voix alors
que j’attendais auprès d’un modèle
de grille-pain muni d’un convoyeur
permettant de griller jusqu’à 350 tartines en une heure
on me disait de me méfier des
monstres, que plus je me méfierais
plus je serais prudent plus
j’aurais des chances qu’ils deviennent
des alliés, du moins un ou deux d’entre eux
ça devait provenir d’un restant de
rêve, d’une partie de cerveau encore
bien détendue à cette heure;
curieux tout de même
j’ingurgitais un grand bol de café au lait
toast au beurre de Nouvelle Zélande
marmelade sous plastique
fromage hollandais
tout en essayant au milieu
de toutes les mastications dans cette salle
de distinguer qui étaient les monstres
dans mon entourage
mon père, ma mère, frères, sœurs, collègues
à vrai dire il y en avait aucun qui ne
pouvait pas ne pas l’être,
les battements de mon cœur oppressé
ne pouvaient voir à travers aucune
politesse, gentillesse ou même sincérité
gaieté
s’il n’y avait pas derrière quiconque quelque
monstruosité

des miettes imbibées de beurre, des grains de sable,
bougeaient lentement sur les commissures à poils ras
des lèvres de mon compagnon de
route
dépassait de sa petite poche de chemise bleu outremer
un mini dictionnaire jaune citron
ses yeux noirs de buffle plein de
projets, tellement qu’ils gonflaient
son visage, au bout duquel
entre les deux amas de pépites de beurre des sables
quelques récapitulations des projets du jour
quelque confirmation de nos futurs parcours
étaient prêtes à jaillir
ses yeux noirs au milieu de boucles
de cheveux châtains attendaient un geste, un signe
un regard, qui lui indiquerait que
j’étais prêt
que mon temps de silence personnel
réclamé avec grogne l’autre matin
soit terminé

déjà il m’énervait, j’avais envie de traîner au hasard
prendre en photo du bitume crade, boire un mauvais café
dans un coin rien de spécial
admirer quelques palimpsestes d’art pariétal urbain
je le regardais manger, un sourire dans son
regard baissé, je pose mon bol :
ok alors on va visiter quel musée ?

Le matin à l’épreuve de l’étymologie

PAR ANDRÉ CARPENTIER

[…] je mesure à chaque instant la chance que j’ai
d’être un vivant, d’accéder chaque matin à la
lumière et chaque soir aux ombres
[…]

Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur, p. 14

Matin, du latin «matutinum», le temps du matin, dérivé de «mater», mère.
Le matin, qui donne le jour, qui donne la vie, est le moment de la mère.
Le matin est un moment de renaissance.

Le moment de s’éveiller, verbe issu du latin «vigilare», être vigilant.
Le matin, le moment de la vigilance retrouvée.

Le moment de la fin du sommeil, «sommium», songe, «somnio», rêver.
Le matin comme moment de passage du songe à la vigilance.

Les yeux se déboutonnent, les sens se déplient, l’esprit se reconnecte au monde du dehors.
Bien que l’esprit reste parfois un long moment engourdi dans les restes du sommeil.

Le matin est donc un moment de passage, le moment de passer de la nuit au jour.
L’une, la nuit, impliquant la notion d’obscurité; l’autre, le jour, la notion de lumière.

Or, les dictionnaires définissent l’obscurité comme l’absence de lumière.
C’est dire que le mot-clé qui détermine la nuit comme le jour est lumière.

Le matin marque ainsi le retour de l’élément clé de la journée : la lumière.
La lumière naturelle, évidemment, la lumière bienfaitrice donnée par le soleil.
La lumière qui éclaire et qui réchauffe la journée.

Clarté et chaleur sont donc ce qui arrive avec le matin.
Clarté et chaleur sont aussi ce qui part avec le soir.

Le matin se présente ainsi sous la forme d’une double croissance, de lumière et de chaleur.
Soit dit en passant, le mot croissance dérive du latin «crescere», naître, venir à la vie.
D’où que l’on dise par analogie qu’on a «vu le jour» à tel endroit et à telle date.

Le matin est symbole de promesse, c’est aussi le moment où rien n’est encore corrompu.
Les nerfs sont reposés, les vêtements ne sont pas encore froissés, l’air pas encore vicié.

Entre la nuit noire et le plein jour, il y a le crépuscule du matin.
Lorsque des rayons du soleil, toujours invisible, s’infiltrent dans la couche atmosphérique.

Le matin, complémentaire du soir, partage avec ce dernier la phase et le mot crépuscule.
Le mot crépuscule signifie, littéralement, «petite obscurité», moment presque sans lumière.
Le matin garde en effet des résidus d’obscurité, comme il garde des rognures de songes.

Les jours de nuages, les crépuscules du matin et du soir se ressemblent.
Il faut être attentif pour voir si les lueurs atmosphériques s’amplifient ou s’appauvrissent.

Les jours dégagés, les crépuscules s’opposent, comme l’est s’oppose à l’ouest.
Comme monter s’oppose à descendre, comme augmenter s’oppose à diminuer.
Comme éveil s’oppose à sommeil, comme lumière s’oppose à obscurité.

Que fait l’être humain le matin? Il se lève.
Ne dit-on pas, d’ailleurs, que le matin le soleil se lève?

Lever, «levare», soulever.
Le soleil et l’être humain ont cela en commun le matin : devoir se lever.
Devoir soulever, de sous l’horizon, sa masse solaire de 330,000 fois celle de la terre.
Devoir soulever, de sous les couvertures, «son corps revêche et lourd», dit Baudelaire.
(Parle pour toi, Baudelaire!)

À la campagne, à la ville, le matin a ses bruits et ses voix.
Voix de la nature, voix urbaines, qui s’ébranlent, s’amplifient.
Qui se coordonnent en cri primal du matin.

Le matin scande le cycle ininterrompu des jours; cycle, du grec «kyklos», cercle.
La métrique de ce cercle infini est à ce point rassurante qu’on n’y pense même plus!
Le matin doit se lever, il se lève, il se lèvera, comme on dit, jusqu’à la fin des jours.

 

 

Le matin des autres

(Deux douzaines de matins)

PAR ANDRÉ CARPENTIER

Balzac écrivait d’une heure du matin jusqu’à seize heures, l’après-midi, avec une petite sieste d’une heure trente vers 8h du matin.

Dans les années précédant la guerre, les matins qu’elle n’enseigne pas au lycée Molière, Simone de Beauvoir, qui habite alors rue de la Gaîté, prend son petit déjeuner au Dôme, au milieu des réfugiés allemands qui lisent avidement les journaux ou jouent aux échecs.

Beethoven se levait à 6h et se préparait une décoction de soixante grains de café par tasse, puis il composait jusque vers 7h30.

Dans sa maison de Saint-Tropez, Sidonie-Gabrielle Colette se lève tôt le matin, promène son chien avant le petit déjeuner, puis jardine avec ardeur avant de se mettre à l’écriture.

Le Corbusier se levait à 6h,  faisait trois quarts d’heure de gymnastique avant de prendre le café et le petit-déj pendant deux heures avec sa femme. Puis il allait travailler de 9h à 5h.

Charles Darwin se levait à 7h et allait marcher une demi-heure avant son petit-déj.

On dit que Charles Dickens mettait une heure à se réveiller le matin, de 7 à 8.

Dans un texte intitulé «Alcool, Maguerite Duras écrit : « j’ai commencé à boire le soir, puis à midi, puis le matin…»

Annie Ernaux ne peut écrire que chez elle, à Cergy, dans le Val-d’Oise, à compter de 9h, 9h30. C’est sa «prière du matin».

Flaubert commençait sa journée vers 9h30 par le journal et par sa correspondance, puis il prenait un bain avant de déjeuner d’un chocolat froid.

Freud se levait vers 6h30, se taillait la barbe et fumait le premier de sa vingtaine de cigares par jour. Il recevait des patients à compter de 8h30.

En 1946, Billie Holiday chante «Good Morning Heartache» (bon matin, peine de cœur), un texte écrit spécialement pour elle, qui a exigé la collaboration de trois auteurs.

Le matin, Hegel aimait lire son journal, cette «prière du matin de l’homme moderne», comme il aimait à dire. Nietzsche voyait plutôt le journal comme «l’introduction de l’imbécillité parlementaire».

Victor Hugo se levait à 6h, écrivait une lettre d’amour à Juliette Drouet et déjeunait de deux œufs à la coque.

Les matins de Kant étaient réglés comme du papier à musique. Lever à 5h, jamais plus tard. Il déjeunait de deux bols de thé, fumait sa seule pipée de la journée en méditant. Puis il travaillait jusqu’à 7 heures.

Marx était relaxe le matin, qui n’était au travail dans la grande salle de lecture de la British Library qu’à 9h. Il vivait en homme le lever du jour et en philosophe le reste de la matinée.

Le poète Milton, qui perdit la vue vers l’âge de 40 ans, aimait dicter des poèmes et se faire lire la Bible avant de prendre son premier repas vers midi.

Mozart donnait des leçons de musique au lever, vers 6h30, souvent jusqu’à passé midi.

Nietzsche se levait à 5h du matin, «alors que le ciel de l’aube était encore gris», il faisait ses ablutions à l’eau froide et buvait une tasse de lait chaud. Puis il travaillait jusqu’à 11h. Le jour se levait sur ses travaux de philosophie.

Un dimanche matin, à Combray, le petit Marcel, se rend dire bonjour à sa tante Léonie dans sa chambre; elle lui offre alors un morceau de madeleine après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. Le grand Proust en fera toute une histoire!

La jeune Nathalie Sarraute retarde le moment de se mettre à l’écriture le matin, elle s’habille, passe du temps devant le miroir pour différer l’affrontement. Après la guerre, munie d’un cartable, elle ira écrire dans un café. Plus âgée, elle noircira des carnets dans son lit le matin.

Georges Sand monte à cheval le jour, joue au billard le soir, écrit la nuit et dort le matin.

Tchaïkovski, qui se levait à 8h, aimait lire la Bible ou des philosophes et aller marcher avant de prendre son petit déjeuner.

Virginia Woolf écrivait le matin et n’arrivait jamais à écrire plus de 50 mots par jour.

On pourra aussi se demander comment Yourcenar, Camus, Einstein, Frida Kahlo, Hannah Arendt et tant d’autres traversaient le matin. Mais peut-être faudrait-il d’abord s’interroger sur la signification du mot matin.

 

Lune écossaise

PAR CAROLE-ANNE DÉRY

 

Battements de paupières d’abord, puis nuage de condensation qui accompagne le souffle.

J’ai la laine aux pieds, la tuque aux oreilles. Le soleil, tout juste levé, peine à traverser les vitres embuées. Mes mouvements sont ralentis par le désir de le laisser dormir. La tête penchée pour ne pas heurter le plafond, j’enfile mes bottes de marche qui trainent sous le matelas, coincées entre le siège et le mini-frigo. Je sors sur un gazon durci par le givre, blanc pour la première fois du voyage. La porte émet un petit bruit électrique lorsque je la referme en douceur. Les arbres pleuvent des feuilles mortes, ça commence à sentir Noël.

Décidément, traverser l’Écosse en caravane, ce n’est pas une lune de miel luxueuse, mais maudit que c’était une bonne idée.

**

Réveil prématuré obligé – le traversier quitte Port Ellen à 9h.

Nous avons dormi dans le stationnement d’une petite plage sur l’île aux whiskys, l’île qui regorge de distilleries. C’est la piqûre glacée de l’Atlantique d’octobre qui nous réveille jusqu’aux os. On se baigne en sous-vêtements, malgré le rire de cet Écossais promenant son chien sur le sable, son fou-rire signifiant « ah! les jeunes! » (ou peut-être était-ce « ah! les touristes! », nous ne sommes plus si jeunes…).

 

Nous quittons aujourd’hui Islay vers le main land, et bientôt l’Europe pour la vie qui nous attend.

À bientôt, traverseux/ses xx

Défaire une boîte

PAR CHLOË ROLLAND

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Au matin, les pensées sont des animaux sauvages. Gardent-elles du sommeil l’impression fugace que la vérité se trouve dans les mascarades déjantées du rêve? Tentent-elle de retrouver le sens caché d’une profondeur qu’elles portent encore en elles sans vraiment pouvoir la nommer? Les mots sont pesants: il est difficile de régler leur course sur la fragilité indomptée de cet instinct.

J’ai dû rêver. Vers 6h, j’ai entendu ma voisine qui avait emménagé la veille défaire des boîtes. Peut-être s’est-elle immiscée dans mon rêve, mais j’ai eu la conviction que le fait qu’elle me réveillait à 6h du matin un dimanche en arrachant du tape sur du carton avait une signification profonde et cruciale. Et bien que cette signification m’échappait totalement, et que cette conviction me semblait curieuse en regard de la déception que j’avais d’être réveillée si tôt matin, la scène se plaçait avec naturel dans la séquence qui m’amenait au réveil et me donnait un sentiment étrange de cohésion.

Il m’est apparu que les pensées du matin ressemblaient à la délicate construction d’un poème. Les mots portent leur ombre, apparaissent en échos. Les images se construisent par devers nous. Ce n’est pas leur sens qui nous échappe, mais leur énonciation qui demande à être son propre maître.

Notre rôle est délicat. Il ressemble à l’attention d’un adulte qui suit la course instable d’un enfant pédalant pour la première fois sur un vélo. La main qu’il pose sur le siège est à la fois ferme et légère, rassurante et exigeante.
Écrire le matin est toujours comme une première fois.

matin bus

PAR ARI CASAMANTE

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L’heure du cap

PAR ANDRÉ CARPENTIER

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La nuit chuchote des piétinements félins qui me réveillent. Faut dire que je garde l’oreille fine durant le sommeil; surtout à la campagne, allez savoir pourquoi… Juliette, notre chatte grise, à longues pattes et aux yeux verts, reconnaissable à son bindi blanc sur la poitrine, s’active dans la cuisine, puis dans la chambre et jusque sur le lit. Elle cherche à réveiller une main qui la flattera, mais bientôt s’impatiente et trépigne, car elle ne songe qu’à sortir vivre sa vie féline dans le cap de Cap-Santé, qui conserve son aplomb au-dessus du fleuve grâce à une végétation touffue. Chaque jour, dès l’aube, Juliette aspire à aller vivre des aventures mi-réelles, mi-imaginaires dans cette zone proche de l’état sauvage, parmi les écureuils, les marmottes, les ratons laveurs, mais aussi les oiseaux et rats des champs dont elle rapporte parfois les dépouilles comme autant de trophées. J’y ai déjà vu une hermine blanche au pied du cap et un quatuor d’urubus en représentation sur une branche devant notre fenêtre!

Soudain, Juliette se met à miauler, on dirait une plainte remontant du fond de temps immémoriaux. On sait ce qu’elle veut, on la connaît : des graines dans son plat et l’ouverture de la porte donnant sur la terrasse et sur le cap. Je me lève donc. À ce jeu, c’est à chacun son tour; or, en ce tôt matin encore tout ténébreux, c’est le mien, de tour. Je sors de la chambre, jette quelques graines dans le plat et, gérant au mieux mes ankyloses du lever, me dirige vers la porte, où Juliette viendra bientôt me rejoindre.
Or là, m’approchant de la fenêtre de plain-pied qui donne vue sur le fleuve et sur le lever du soleil, j’aperçois un jeu de lueurs aux teintes d’aquarelle. Une brume épaisse atténue et diffracte des éclats lumineux en juxtaposant des effets bleutés, rosés, jaunâtres. J’ai vu sur mon réveil que c’est l’heure où l’aube, en cette saison, est sensée faire place à l’aurore. C’est donc bien le soleil qui se lève derrière la brume en traçant sa diagonale.
Tandis que je cherche à ajuster ma vue à ces étranges et envahissantes lueurs, une corne de brume se met à signaler à répétition la présence d’un navire dans le chenal. En fait, ce sont sans doute ces cornes de brume qui m’ont réveillé en premier, et peut-être aussi Juliette. Or, la voilà justement, celle-là, qui demande impoliment qu’on lui ouvre la porte. Elle a en effet cette façon d’appeler le portier avec autorité, par laquelle elle a le don de m’exaspérer. Surtout au petit matin!
J’ouvre donc la porte. Dame Juliette reste un moment figée dans l’embrasure. Le froid, peut-être, ou la brume la retient. Je lui fais alors part de mon impatience, non par la voix ou par le langage des signes, mais par une poussée du pied qui la catapulte directement au milieu de la terrasse. Puis je prends place sur une petite berçante de bois repeinte en noir et me laisse fasciner par le kaléidoscope flou de la grande fenêtre. Deux cornes de brume bien distinctes s’échangent alors des mises en garde; on dirait la section des cuivres s’accordant avant le concert. Il y a toujours un aspect fantasmagorique à ces épisodes de brume, surtout quand un navire surgit du nuage par taches et fragments, comme un objet déchiqueté.
Certains jours, quand Juliette sort dans le cap, il nous arrive de craindre de la voir passer au-dessus de nos têtes dans les griffes du pygargue qui domine le territoire. Oui, je sais, le pygargue préfère se nourrir de poisson, mais en cas de manque, c’est connu, il ne dédaigne pas les mammifères.
Peu à peu, le grand chêne au bord du cap, à dix pas de la fenêtre, dessine son tronc sur fond laiteux, puis quelques branches, suivi des érables autour. Le fleuve n’apparaîtra que plus tard… après que j’aurai eu cogné pas mal de clous sur la berçante. Je ne verrai que les derniers lambeaux de brume descendre le courant, au moment où Juliette, les pattes pleines de rosée froide, chialera dans la porte pour rentrer prendre son second p’tit déj.

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