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Au retour du flâneur – Le matin

Octaèdres pour l’aurore

PAR YANNICK GUÉGUEN

“Octaèdres pour l’aurore” propose sous la forme d’un jeu de créer une série d’instructions avec de multiples combinaisons possibles. Ces instructions mémorisées, photographiées ou inscrites sur un bout de papier invitent à réfléchir à son intention de marcheur et à appréhender la ville avec un angle particulier.

Mode d’emploi :

– J’imprime;

– J’assemble les octaèdres;

– Je les lance sur une surface plane;

– Je forme la phrase en suivant les chiffres de 1 à 7;

– Je sors avec la phrase en tête pour explorer la ville.

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Barbe à papa.

PAR JOANNIE BÉLISLE

 

Je ne suis pas du matin.

Plutôt un oiseau de nuit.

À l’envers.

 

Je vais me coucher sous ce ciel de barbe à papa,

tandis que d’autres y courent déjà.

 

J’ai observée, impuissante, ces derniers matins colorés qui font maintenant place à ce gris triste des levés automnales.

 

Je bois mon café en équilibre, à l’aurore du midi, là où le jour bascule déjà.

Je ne connais pas les heures de pointe du métro.

 

Je ne suis pas du matin.

Bonne nuit à ton chien, tes enfants, ton patron.

Bonne nuit à ton attirail de jogging.

Bonne nuit à ton complet cravate.

 

Mon sommeil sera paisible,

pendant que vous vous affairez.

Départ à l’aube et promenade matinale, selon Pierre Sansot

PAR JULIEN BOURBEAU

Une note intertextuelle de terrain… On m’en excusera d’avance : car je sais que le matin n’est pas qu’urbain. Mais je désire la partager.

«Départ à l’aube et promenade matinale», dans Sansot, Pierre,  Poétique de la ville, Paris, Payot  & Rivages, 2004 [1971]. P.219-229

Il faut qu’à l’aube la ville recommence à vivre et, en ce sens, l’aube et le crépuscule ne sauraient, dans une cité, être comparés. […]  Il est, au contraire une difficulté de s’éveiller à l’aube. Les médiateurs de la campagne manquent : le soleil, les animaux, le coq, tout ce qui accompagnait l’homme dans son lever. Il fallait attendre que l’eau coule, que la maison se réchauffe, que les bêtes sortent : de là une certaine lenteur, au milieu de l’affairement. En outre, la nuit avait purifié la terre, elle l’avait engourdie, c’est-à-dire rendue plus opaque, plus nourrissante, totalement incapable de penser le mal. Elle était saisissante de verdeur et de fraîcheur. Il faudra, à l’inverse, dans une ville, se purifier de la nuit, de ses rêves, de ses désirs inavoués. L’homme qui se lève doit se débarbouiller de cette nuit mauvaise, échapper à une sorte d’anxiété diffuse. Il se heurte aux témoins dérisoires de la nuit : les travailleurs et les noctambules. Les premiers viennent de subir une passion redoublée : celle du travail mêlée à celle de la nuit. Ces hommes, en général, choisis parmi les couches les plus défavorisées d’un pays ont une nuit, quelques rides, quelques pensées amères de plus que nous –et ils se rendent, chez eux, pour les oublier dans le jour, comme si celui-ci pouvait apporter l’oubli. Ils apparaissent comme la mémoire de la ville et cette mémoire, hélas, s’enflent de tous les événements de la nuit.

Quant aux noctambules, ils ont cessé de faire illusion. À cette heure du matin, ils se donnent comme des témoins insignifiants, à qui nous avons honte d’avoir  délégué le pouvoir de veiller. Ils vomissent leur nuit, leurs  confettis, leurs angoisses, sur le trottoir, tandis que les clubs qui les accueillirent, déballent au-dehors les bouteilles et les caisses vides. On ouvre la boîte de nuit; le vestiaire, les tabourets, les membres de l’orchestre, tous les symboles d’une fête facile apparaissent comme dérisoires et tout à fait désacralisés.

Les restes et les témoins de la Nuit ne nous sont d’aucun secours. […]

L’homme de l’aube n’échappe pas, dans une ville, à sa condition humaine et sociale. On pourrait croire qu’il met à profit cet instant pour faire face à une nature  de pierre. Si le lever du soleil n’a pas de sens dans ce décor, que, du moins, il inspecte cette masse transie, bleuâtre, presque silencieuse. Or il se détourne même de cette quasi-nature qui ne lui est pas indifférente à d’autres moments de la journée. L’aube incite l’homme à prendre toutes ses responsabilités. Certes la ville devient plus supportable dans la mesure où elle ne nous écrase pas de sa surcharge en véhicules et en hommes. Mais nous avons une frontière redoutable à franchir. Des hommes tentent de s’évader et tombent sous le feu des sentinelles; d’autres subissent le peloton d’exécution, tous rites qui ont un sens aigu dans une civilisation urbaine. C’est l’heure que certains malades ou que certains êtres désespérés ne franchiront pas. […]

La promenade matinale apparaît, en ville, sous le signe de la bonne humeur. Sans cette dernière, elle n’aurait pas lieu d’être remarquée imaginairement. Ce trait ne va pas de sois et quand, par exemple, nous parlerons de la déambulation nocturne, nous ne l’y rencontrerons pas. S’agit-il, en l’occurrence, d’un caractère fort général qui lierait le matin, l’enfance et l’espoir, les promesses qui ne sont pas encore démenties par la banalité égalisatrice et invincible de la vie ?  N’y a-t-il pas une marche extatique vers le soleil, une foulée que la fraîcheur de l’herbe rend plus légère? Nous devons donc, sans nier cette facilité d’être matinale, dévoiler ce que la promenade urbaine possède en propre.

On pourrait d’abord avancer que le promeneur s’apprête à savourer cette journée parce qu’elle est belle et que de telles journées sont exceptionnelles dans une ville. Le beau temps  y serait donc (imaginairement) fugitif et il faudrait savoir le goûter au mieux et au plus vite. La ville, par ce ciel, par cette lumière, par cette douceur, rappelle quelque chose de la nature et l’homme revient à son corps, à ses jambes, s’émerveille d’une vie organique dont il avait perdu la mémoire. On ajoutera que le flâneur –piéton de Paris ou petit rentier – est «un nerveux», un inquiet, sensible à toutes les délicatesses et les nuances atmosphériques. […]

L’homme qui va à son job, au milieu des embouteillages d’une mégapolis, ne s’accorde pas le loisir de prêter attention à des nuances atmosphériques; mais, aussi bien n’effectue-t-il pas de promenades matinales. Nous ne portons pas de jugement de valeurs; nous cherchons, une fois de plus, une approche qui dévoile quelque chose de la ville  […]

Le miracle, c’est que souvent l’homme en vacances retrouvera cette attitude. En sortant à Rome ou à Copenhague de son hôtel, il  ressentira, comme une grâce exceptionnelle, la légèreté d’un ciel qui présage une journée heureuse. Nous avons bien affaire à une sensibilité d’une espèce particulière, à une sensibilité urbaine soit que la présence de la nature se fasse plus rare, donc plus précieuse (les vraies journées de printemps ou d’été apparaissent comme un don, comme une chance), soit que l’homme des villes se montre plus sensible aux différences de sensations les plus légères.

Mais nous voudrions que cette promenade soit encore  plus proprement urbaine. Nous nous apercevons que, ce qui insinue en elle une bonne humeur fondamentale, ce n’est pas l’état du monde ou la lumière mais l’affairement de la cité. La ville est au travail, elle s’agite, elle s’affaire. Chacun s’en va, d’un pas leste, vers ses occupations. Hommes de loi, hommes de peine, hommes de parole, écoliers et ouvriers se pressent industrieusement; la rue est pleine de gens et de camions qui cheminent et s’acheminent. Il s’agit d’une rêverie du mouvement, d’une poésie de l’action.

Nous comprenons à quel point cette promenade d’un homme inoccupé, au milieu de gens que le besoin presse d’agir, peut paraître mystifiante. […]

D’abord, pensera-t-on, il s’agit d’un jeu, d’une attitude ludique. Ce promeneur qui, par ce matin-là, prétend connaître quelque chose de la ville s’en absente, échappe à ses contraintes, la traverse comme un étranger qui ne subit pas ses lois et qui s’en fait une vision euphorisante, donc fausse. Mais les acteurs qui circulent, poussés par le travail, la saisissent-ils mieux! Enfermés dans leurs propres trajets, ils n’en ont pas une vision panoramique. Tout au plus se sentent-ils portés par un mouvement d’ensemble. D’autre part notre promeneur n’est pas un étranger, il sait observer, d’un coup d’œil averti; il décèle les professions et les habitudes, les points de turbulence et les masses molles. Il est, en quelque sorte, mis en appétit par tant de projets et tant d’exécutions. Son regard s’est mis, lui aussi, en travail; avide de capter, de sonder, de rapporter et de coordonner les mesures, d’une curiosité qui ne se lasse de s’égaler aux spectacles qui lui sont offerts. Et nous apercevons ainsi de quelle façon il appartient à la ville : non point en assumant un rôle puisqu’aucun ne lui a été dévolu, mais en participant, plus que les autres, à cet appétit de faire. Il recueille et il réactive toutes les excitations qui lui parviennent et qui sans ce témoin, se perdraient. […]

Seconde réserve possible : avec un peu de recul et d’esprit critique, cette agitation sans fin ne conduit-elle pas à une expérience de l’absurde? […] Tous les éléments de l’absurde : confusion d’un temps brouillé, manifestation d’un esprit de sérieux trop poussé, sentiment de l’irréversible, viennent se renforcer.  Mais cette attitude, philosophiquement possible, implique un recul qui n’appartient pas au promeneur matinal. De toute façon, elle manifesterait un soupçon à l’égard de l’existence urbaine qui nous livrerait son envers plutôt que son essence positive. Le promeneur est sorti de chez lui, de bon matin, non parce qu’il avait peine à trouver le repos ou qu’il avait lu trop de livres mais parce qu’il sentait en lui l’appel  de la rue. L’affairement général lui paraît un signe de santé. Il lui semble percevoir un oui fondamental à l’existence. Les passants ne se retournent pas, ne reviennent pas en arrière, ne paraissent pas hésiter ou s’interroger sur le sens de leur activité. Il est donc bon de vivre et d’aller quelque part. Pris dans un mouvement qu’il a souhaité, notre promeneur  ne risque pas d’opérer une rupture meurtrière.  Il se trouve confirmé dans ses propres certitudes. Les moyens n’ont pas à être rapportés à des fins, les marchandises et les instruments ont valeur par eux-mêmes.  La mort est moins forte qu’une ville aussi acharnée à vivre : la mort d’un cycliste écrasé, d’un enfant affamé, d’une ouvrière déprimée sera recouverte par le passage d’autres cyclistes, par les cris d’autres enfants, par les gestes d’autres ouvrières. […]

Enfin une troisième objection se présente […]  Notre promeneur, évidemment, assume une vision bourgeoise de l’existence et de la ville. Nous ne voulons pas dire seulement qu’il fait partie des «classes favorisées» mais aussi et surtout qu’il naturalise l’homme, rendant ainsi la misère tolérable et pittoresque. […] Alors l’homme modeste peut, lui aussi, faire l’expérience d’une promenade matinale, s’enchanter des trottoirs, des devantures, des carrefours – comme d’autant de haies, de prés, de ruisseaux que l’on franchit par une belle matinée de campagne. […]

Toutes ces remarques faites, cette promenade matinale demeure, en son essence, bourgeoise, c’est-à-dire posée, calculée, intelligente.

La brume du jour et l’Atelier de déambulation

PAR JULIEN BOURBEAU

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La corne de brume

à l’heure du GPS, le fleuve rappelle

son existence orphique

Hors du monde le mât du stade Olympique,

Il y a de ces matins brumeux

Qui ouvrent les champs vagues du possible

*

002

L’Homme,

À la sortie du métro Saint-Laurent,

La jetée des Amériques

Il s’avance penaud.

Sa valise étiquetée Air Creebec

S’y déchiffrent trois lettres d’une destination

YMT (que l’on devine du Nord)

Son séjour se prolonge dans le Sud

Le vol qu’on lui a refusé

Son haleine déconfite

Une carte d’embarquement froissée

–Quel jour est aujourd’hui ? me demande-t-il

Vendredi matin.

Le prochain vol pour Chibougamau n’est que Dimanche.

Sa casquette des Nordiques,

Son chandail délavé des Canadiens

Le temps de me faire deux autres «shots», qu’il me dit.

 

Le malaise matinal

la peur soudaine de l’imprévisible,

Cette lenteur de marcher à la vitesse de la marge

Aussi.

*

Aussi longtemps que les rivières couleront, me dit Hector

Je lui réponds : Le pensionnat !

*

La distance bourgeoise du flâneur.

Je pense à ce que dit Pierre Sansot lors de la promenade matinale…

*

L’illusion du jour

David Copperfield fit apparaître

Le ciel bleu et navigable.

L’homme cloué au sol par la grisaille et les vapeurs de brume,

qui marche en chancelant,

Déploie alors ces ailes géantes d’albatros.

Dimanche, il sera à Chibougamau.

*

003-p-e

La camaraderie de flâneurs,

Xavier nous y convie

Aux dix heures du matin.

L’atelier de déambulation, les étudiants de l’Assomption.

 

On laisse un message à André.

Sa boite vocale dit :

Je note par ailleurs que, lors de cet atelier, comme dans l’ensemble de nos ateliers nomades, qui sont toujours des expériences de partage, nous avons proposés une conciliation de la démarche individuelle avec une démarche collective. Chaque participant est d’abord et avant tout resté un individu engagé dans une pratique de flânerie basée sur la présence et sur la lenteur. La mise en commun s’est manifestée sur place, par des échanges impromptus, puis dans la publication découlant de l’atelier.

(dans Ville et géopoétique, Paris, L’Harmattan, 2016.)

 

*

Une seringue, un café dans l’abribus.

Un terrain vague de possibilité.

Une gare fière et belle

Qui recycle son existence.

Avant le midi, c’est encore le matin

*

Montréal est un chantier

de bonnes nouvelles

Pour les flâneurs

À chacun ses quartiers disparus

 

L’incendie dans le quartier chinois

A anéanti la plus vieille salle de cinéma de la ville, se désole Xavier.

novembre matin sur le lac Miller (prologue)

PAR CHRISTIAN PARÉ

 

tout dehors

ce dimanche

sous un épais brouillard

suspendu

 

de l’autre côté du lac

les arbres

nimbés de brume

 

pendant que dans la véranda

pieds nus et en pyjama rayé

je songe

 

si seulement la rainette crucifère chantait

en novembre

 

 

 

 

novembre matin sur le lac Miller

PAR CHRISTIAN PARÉ

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Dimanche matin de fin de session

PAR ROXANNE LAJOIE

Le soleil entre dans la chambre. Je le sens sur mon pied qui dépasse des draps. Je le vois derrière mes paupières roses. On s’active à la cuisine. La télévision est ouverte dans le salon. Je garde les yeux obstinément clos. Je m’accroche au rêve qui s’efface.

La sonnerie du téléphone me ramène au jour. Des pas d’éléphant se précipitent pour décrocher. J’agrippe un oreiller et me barricade dessous. En sourdine, j’entends le cri de mon fils : « Papa, est-ce que Mathieu peut venir à la maison ? » De guerre lasse, je repousse l’oreiller et ouvre les yeux. Fini l’autruche. Il est 9h45.

Je suis accueillie à la cuisine par l’odeur du café et un «il n’y a plus de lait» qui me fige dans le cadre de porte. Je m’assois quand même à la table. Je me relève aussitôt. Je fais deux trois pas et me rassois. Bon. Je ne pourrai visiblement pas fonctionner sans mon café au lait. Mon cerveau a besoin de carburant. Je remonte à la chambre m’habiller.

J’enfile mes lunettes de soleil avant d’ouvrir la porte sur le froid de novembre. Mes yeux, encore trop petits, n’apprécient pas le bleu du ciel, distinguent à peine le gros écureuil qui farfouille dans les feuilles mortes. J’avance en automate jusqu’à l’épicerie du coin.

Il y a deux caisses d’ouvertes. Je pose mon litre de lait sur le tapis roulant de la plus proche. Ce ne sera pas long, il n’y a qu’une dame devant moi. Encore faut-il qu’elle sache comment se servir de sa carte de débit. La caissière jette un œil sur la file qui s’allonge derrière moi, m’offre un sourire embarrassé et tente encore une fois d’expliquer à la dame ce qu’il faut faire. Je dépose tout mon poids sur ma jambe gauche et accroche mon regard sur le carton de lait, pour rester zen. Le tapis roulant, comme un aimant, appelle mon corps à s’étendre. Je détourne la tête.

« Tiens, bonjour ! Comment vas-tu ? » Misère. Me voilà forcée de faire la conversation à une voisine qui attend derrière moi. Je n’ai même pas brossé mes dents. Nous avons le temps d’échanger cinq minutes de banalités avant que la dame, finalement, décide de payer comptant. La caissière se confond en excuses. « Je n’avais plus de lait pour mon café », c’est tout ce que je lui offre pour la rassurer. Ça a l’avantage de lui expliquer mon air bête.

J’entre dans la maison pour me retrouver dans le vestibule avec Mathieu qui vient tout juste d’arriver. Je ne prends pas la peine d’enlever mes souliers et me dirige tout droit vers la cuisine. J’ouvre la cafetière espresso. Pendant que le lait mousse, je m’emmitoufle dans l’effluve du café. La première gorgée donne de l’amplitude à mon regard. La deuxième me redresse l’échine. À la troisième, je tire le journal vers moi. Quand j’aurai fini ma tasse, je pourrai me frotter à La grasse matinée de Jacques Prévert et aux cinquante-deux analyses qui m’attendent.  À bien y penser, je vais d’abord prendre un autre café.

11 du 11

PAR CHLOË ROLLAND

ils étaient si beaux, chacun de tes mots comme des pinceaux qui traçaient des mains et des mers dans nos cœurs

je cherche sur le trottoir, dans le reflet du soleil, quelque chose qui parlerait de ton départ, des cycles, dans l’odeur d’humus et de novembre

je commence par You Want It Darker parce que c’était hier, tu respirais encore et la paix dans ta voix me rassure

dans le viaduc Masson, je cherche une craque d’où la lumière, celle dont tu parles, mais je n’en vois aucune et l’envie me prend de rester dans le noir

je passe à The Best avec le miroir en rond parce que c’était mon tout premier et qu’il a tellement joué dans mon adolescence de banlieue

rue Des Érables, il y a un matelas tombé par terre et l’envie me prend de m’écrouler pour avoir froid, avoir faim et déposer les armes

c’est une semaine tueuse d’espoir, qui assomme et qui pèse, on est tous à plat sur le béton

et c’est pile poil, comme dans un mauvais film, sur Marianne que Marianne s’entonne, il faut que je tourne, que je bifurque pour ne pas croire aux fantômes

un café, un muffin et l’amie A. appelle pour sauver la matinée – nous sommes tous à plat sur le bitume

trois heures plus tard, je rentre avec Various Positions parce que tes synthétiseurs sont comme des étoiles sur un trottoir qui mènerait au ciel

Hallelujah je ramasse une feuille aux couleurs vieillissantes et je monte les marches

il n’y aura que ta voix aujourd’hui dans les haut-parleurs de l’éternité, un matelas pour tous ceux qui comme moi sont tombés

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Solaire

PAR MARTHA TREMBLAY-VILÃO

soleilSamedi matin. Un vent frais d’automne dessèche la peau et refroidit les mains qui se disséminent dans les poches. Samedi matin et les rues se remplissent peu à peu d’enfants, de parents, de corridors de couleurs, d’hommes qui boivent un café sur la terrasse de Giorgio Pizzeria. Samedi matin. Sept heures trente. Je marche en pensant aux rituels, aux méditations matinales, alors que le cerveau est à peine éveillé et tente de se connecter au monde. Sans le pont que permet le café, on semble patauger quelque part, comme une carotte trop molle dans un ragoût épais et voluptueux; quelque part entre le monde des chimères et celui des humains.

Je veux flotter. Je veux flotter dans ce liquide pâteux et indistinct de gens, de bruits et de feuilles vertes, jaunes, rouges qui clignotent comme des sémaphores. Mes pensées-foulards s’enroulent dans le vent et se mêlent à l’automne. Je veux le monde tel qu’il est; sans antécédents, sans pensées, sans idées. Je cherche à cueillir ce vide habité. Je passe devant les églises devenues cultes de condominiums, devant ces constructions interminables qui créent plus et encore plus de trous. La ville, si tôt, parait moins dangereuse, bien que se niche, tranquillement et en hauteur, le vautour de l’action quotidienne. Il observe, guette les pas, gruge le bout des doigts. On se retient à peine de crier. Je ferme les yeux, touche une feuille – de celles qui ne sont pas encore tombées au sol pour se mélanger avec la vie en processus de mort. La mort. Novembre.

Je me sens solaire.

Cette marche matinale avait comme objectif de laisser une clé à un ami – et l’objectif est devenu secondaire. Tant de choses s’additionnent dans une journée, tant de choses “secondaires” – alors qu’il nous suffirait de sentir un rayon de soleil atteindre le visage. La primauté. Et tellement de fois, je l’ai laissé passer, ce rayon. Juste à côté. Rayon laser. “Piou! Piou!”, fait le rayon. “Piou! Piou!” Je suis restée trop souvent dans l’obscurité secondaire alors qu’il était si facile de l’accepter, d’accepter ce rayon qui n’est pas une attaque Star Wars mais une douche impromptue, un torrent de lumière. Ce rayon qui remplit les trous de la ville.

trou

J’arrête au parc, un instant, je respire profondément. Les préoccupations habituelles tentent de s’infiltrer en moi tels des papillons attirées par une lumière sur fond obscur.

Mais ils allaient mourir; ils allaient mourir ces papillons, alors que je commençais à rêver de fleurs… Les fleurs… Et les feuilles d’automne, elles, se transformaient graduellement en rêve de châteaux d’Espagne. Lorsque l’objectif de la caméra se perd, le regard se floue, les couleurs s’intensifient et le soleil n’est plus qu’un œil hallucinant qui nous regarde en retour. Il nous montre la vérité. Il aveugle. Lorsque le mirage signifie “voir”, les yeux se ferment et le paysage, imprimé, reste. Le paysage appartient maintenant à un autre monde; le monde des désirs, des conquêtes perdues, des images éphémères, le monde mélancolique…

reveFermer les yeux et voir, encore, ce que l’on croyait enterré, comme un cœur qui bat de l’intérieur du cœur de la vie. Un aspect archéologique subsiste dans le fait de regarder en profondeur. Fouiller. Chercher. Et surtout. Avoir les mains sales. Puis, invisibles. Comme par magie. Comme une fleur éclot dans le milieu du désert, et comme, dans la noirceur, on se sent sourire. On sent ses dents illuminer de blanc. Archéologique oui. Et spontané. Voir, c’est quand le vrai et le faux se confondent. Tout peut être faux comme ces châteaux d’Espagne que j’ai vus en rêve. Et tout peut être aussi vrai que ce rêve.

 L’important, c’est peut-être bien de rester couché, c’est de dormir, de dormir ainsi, même en marchant. Peut-être avais-je sous-estimé le pouvoir de la marche. Et quand j’ai pris conscience que mes jambes suivaient et me menaient à tort et à travers dans les rues, les parcs, par-delà les cafés et les églises, j’ai compris cette sorte de pouvoir de marcher, cette chasse-galerie de la déambulation.

 Je marche. Dans l’ombre il fait froid. Je retourne sur le côté ensoleillé de la route. Je croise une voiture. Des voitures. Stationnées. En parallèle. Perpendiculaire. En chaîne. En mouvement. Des milliers de miroirs se-me reflètent. Ce sont les rétroviseurs des voitures qui m’entourent, me dépassent, me klaxonnent même, parfois. Moi qui me sens solaire. “Il y a une traverse de piétons!!”, je grogne intérieurement. Ces miroirs me renvoient un reflet tordu de moi, un reflet liquide, comme un fleuve qui cherche à rencontrer la mer sans jamais la voir. Une forme sinueuse qui serait contenue dans un tout plus grand. Infini.

Mer immense d’images morcelées qui m’emporte dans les profondeurs de son sein, un sein que j’ai osé mordiller des dents. À peine. Les grognements, les audaces, les miroirs, les éclairs, les rayons. De soleil Jedai. “Piou! Piou!”, fait le rayon. “Piou! Piou!” Ai-je inventé le risque? C’est que ce tour de bloc et de rêveries a fait le tour et se retourne dans mon corps, ma tête, mon cœur, et, étourdie, je cherche l’air –  et ton odeur, évanouie. C’est qu’à force de tourner, re-tourner et de tourner encore, de voir les choses, les gens, les arbres, les feuilles apparaitre, puis tomber au sol, je risque de perdre l’équilibre et l’envol. De perdre pied. Et pourtant. Le tour n’est qu’un tour. Un tour de pâté et un arrêt pour une soupe chaude. Chasser l’ennui. Un samedi. Un matin. De magie. Une journée. Un instant. Un tour. Je re-tourne. Chez moi.

 

 

 

 

 

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