PAR JULIEN BOURBEAU

Une note intertextuelle de terrain… On m’en excusera d’avance : car je sais que le matin n’est pas qu’urbain. Mais je désire la partager.

«Départ à l’aube et promenade matinale», dans Sansot, Pierre,  Poétique de la ville, Paris, Payot  & Rivages, 2004 [1971]. P.219-229

Il faut qu’à l’aube la ville recommence à vivre et, en ce sens, l’aube et le crépuscule ne sauraient, dans une cité, être comparés. […]  Il est, au contraire une difficulté de s’éveiller à l’aube. Les médiateurs de la campagne manquent : le soleil, les animaux, le coq, tout ce qui accompagnait l’homme dans son lever. Il fallait attendre que l’eau coule, que la maison se réchauffe, que les bêtes sortent : de là une certaine lenteur, au milieu de l’affairement. En outre, la nuit avait purifié la terre, elle l’avait engourdie, c’est-à-dire rendue plus opaque, plus nourrissante, totalement incapable de penser le mal. Elle était saisissante de verdeur et de fraîcheur. Il faudra, à l’inverse, dans une ville, se purifier de la nuit, de ses rêves, de ses désirs inavoués. L’homme qui se lève doit se débarbouiller de cette nuit mauvaise, échapper à une sorte d’anxiété diffuse. Il se heurte aux témoins dérisoires de la nuit : les travailleurs et les noctambules. Les premiers viennent de subir une passion redoublée : celle du travail mêlée à celle de la nuit. Ces hommes, en général, choisis parmi les couches les plus défavorisées d’un pays ont une nuit, quelques rides, quelques pensées amères de plus que nous –et ils se rendent, chez eux, pour les oublier dans le jour, comme si celui-ci pouvait apporter l’oubli. Ils apparaissent comme la mémoire de la ville et cette mémoire, hélas, s’enflent de tous les événements de la nuit.

Quant aux noctambules, ils ont cessé de faire illusion. À cette heure du matin, ils se donnent comme des témoins insignifiants, à qui nous avons honte d’avoir  délégué le pouvoir de veiller. Ils vomissent leur nuit, leurs  confettis, leurs angoisses, sur le trottoir, tandis que les clubs qui les accueillirent, déballent au-dehors les bouteilles et les caisses vides. On ouvre la boîte de nuit; le vestiaire, les tabourets, les membres de l’orchestre, tous les symboles d’une fête facile apparaissent comme dérisoires et tout à fait désacralisés.

Les restes et les témoins de la Nuit ne nous sont d’aucun secours. […]

L’homme de l’aube n’échappe pas, dans une ville, à sa condition humaine et sociale. On pourrait croire qu’il met à profit cet instant pour faire face à une nature  de pierre. Si le lever du soleil n’a pas de sens dans ce décor, que, du moins, il inspecte cette masse transie, bleuâtre, presque silencieuse. Or il se détourne même de cette quasi-nature qui ne lui est pas indifférente à d’autres moments de la journée. L’aube incite l’homme à prendre toutes ses responsabilités. Certes la ville devient plus supportable dans la mesure où elle ne nous écrase pas de sa surcharge en véhicules et en hommes. Mais nous avons une frontière redoutable à franchir. Des hommes tentent de s’évader et tombent sous le feu des sentinelles; d’autres subissent le peloton d’exécution, tous rites qui ont un sens aigu dans une civilisation urbaine. C’est l’heure que certains malades ou que certains êtres désespérés ne franchiront pas. […]

La promenade matinale apparaît, en ville, sous le signe de la bonne humeur. Sans cette dernière, elle n’aurait pas lieu d’être remarquée imaginairement. Ce trait ne va pas de sois et quand, par exemple, nous parlerons de la déambulation nocturne, nous ne l’y rencontrerons pas. S’agit-il, en l’occurrence, d’un caractère fort général qui lierait le matin, l’enfance et l’espoir, les promesses qui ne sont pas encore démenties par la banalité égalisatrice et invincible de la vie ?  N’y a-t-il pas une marche extatique vers le soleil, une foulée que la fraîcheur de l’herbe rend plus légère? Nous devons donc, sans nier cette facilité d’être matinale, dévoiler ce que la promenade urbaine possède en propre.

On pourrait d’abord avancer que le promeneur s’apprête à savourer cette journée parce qu’elle est belle et que de telles journées sont exceptionnelles dans une ville. Le beau temps  y serait donc (imaginairement) fugitif et il faudrait savoir le goûter au mieux et au plus vite. La ville, par ce ciel, par cette lumière, par cette douceur, rappelle quelque chose de la nature et l’homme revient à son corps, à ses jambes, s’émerveille d’une vie organique dont il avait perdu la mémoire. On ajoutera que le flâneur –piéton de Paris ou petit rentier – est «un nerveux», un inquiet, sensible à toutes les délicatesses et les nuances atmosphériques. […]

L’homme qui va à son job, au milieu des embouteillages d’une mégapolis, ne s’accorde pas le loisir de prêter attention à des nuances atmosphériques; mais, aussi bien n’effectue-t-il pas de promenades matinales. Nous ne portons pas de jugement de valeurs; nous cherchons, une fois de plus, une approche qui dévoile quelque chose de la ville  […]

Le miracle, c’est que souvent l’homme en vacances retrouvera cette attitude. En sortant à Rome ou à Copenhague de son hôtel, il  ressentira, comme une grâce exceptionnelle, la légèreté d’un ciel qui présage une journée heureuse. Nous avons bien affaire à une sensibilité d’une espèce particulière, à une sensibilité urbaine soit que la présence de la nature se fasse plus rare, donc plus précieuse (les vraies journées de printemps ou d’été apparaissent comme un don, comme une chance), soit que l’homme des villes se montre plus sensible aux différences de sensations les plus légères.

Mais nous voudrions que cette promenade soit encore  plus proprement urbaine. Nous nous apercevons que, ce qui insinue en elle une bonne humeur fondamentale, ce n’est pas l’état du monde ou la lumière mais l’affairement de la cité. La ville est au travail, elle s’agite, elle s’affaire. Chacun s’en va, d’un pas leste, vers ses occupations. Hommes de loi, hommes de peine, hommes de parole, écoliers et ouvriers se pressent industrieusement; la rue est pleine de gens et de camions qui cheminent et s’acheminent. Il s’agit d’une rêverie du mouvement, d’une poésie de l’action.

Nous comprenons à quel point cette promenade d’un homme inoccupé, au milieu de gens que le besoin presse d’agir, peut paraître mystifiante. […]

D’abord, pensera-t-on, il s’agit d’un jeu, d’une attitude ludique. Ce promeneur qui, par ce matin-là, prétend connaître quelque chose de la ville s’en absente, échappe à ses contraintes, la traverse comme un étranger qui ne subit pas ses lois et qui s’en fait une vision euphorisante, donc fausse. Mais les acteurs qui circulent, poussés par le travail, la saisissent-ils mieux! Enfermés dans leurs propres trajets, ils n’en ont pas une vision panoramique. Tout au plus se sentent-ils portés par un mouvement d’ensemble. D’autre part notre promeneur n’est pas un étranger, il sait observer, d’un coup d’œil averti; il décèle les professions et les habitudes, les points de turbulence et les masses molles. Il est, en quelque sorte, mis en appétit par tant de projets et tant d’exécutions. Son regard s’est mis, lui aussi, en travail; avide de capter, de sonder, de rapporter et de coordonner les mesures, d’une curiosité qui ne se lasse de s’égaler aux spectacles qui lui sont offerts. Et nous apercevons ainsi de quelle façon il appartient à la ville : non point en assumant un rôle puisqu’aucun ne lui a été dévolu, mais en participant, plus que les autres, à cet appétit de faire. Il recueille et il réactive toutes les excitations qui lui parviennent et qui sans ce témoin, se perdraient. […]

Seconde réserve possible : avec un peu de recul et d’esprit critique, cette agitation sans fin ne conduit-elle pas à une expérience de l’absurde? […] Tous les éléments de l’absurde : confusion d’un temps brouillé, manifestation d’un esprit de sérieux trop poussé, sentiment de l’irréversible, viennent se renforcer.  Mais cette attitude, philosophiquement possible, implique un recul qui n’appartient pas au promeneur matinal. De toute façon, elle manifesterait un soupçon à l’égard de l’existence urbaine qui nous livrerait son envers plutôt que son essence positive. Le promeneur est sorti de chez lui, de bon matin, non parce qu’il avait peine à trouver le repos ou qu’il avait lu trop de livres mais parce qu’il sentait en lui l’appel  de la rue. L’affairement général lui paraît un signe de santé. Il lui semble percevoir un oui fondamental à l’existence. Les passants ne se retournent pas, ne reviennent pas en arrière, ne paraissent pas hésiter ou s’interroger sur le sens de leur activité. Il est donc bon de vivre et d’aller quelque part. Pris dans un mouvement qu’il a souhaité, notre promeneur  ne risque pas d’opérer une rupture meurtrière.  Il se trouve confirmé dans ses propres certitudes. Les moyens n’ont pas à être rapportés à des fins, les marchandises et les instruments ont valeur par eux-mêmes.  La mort est moins forte qu’une ville aussi acharnée à vivre : la mort d’un cycliste écrasé, d’un enfant affamé, d’une ouvrière déprimée sera recouverte par le passage d’autres cyclistes, par les cris d’autres enfants, par les gestes d’autres ouvrières. […]

Enfin une troisième objection se présente […]  Notre promeneur, évidemment, assume une vision bourgeoise de l’existence et de la ville. Nous ne voulons pas dire seulement qu’il fait partie des «classes favorisées» mais aussi et surtout qu’il naturalise l’homme, rendant ainsi la misère tolérable et pittoresque. […] Alors l’homme modeste peut, lui aussi, faire l’expérience d’une promenade matinale, s’enchanter des trottoirs, des devantures, des carrefours – comme d’autant de haies, de prés, de ruisseaux que l’on franchit par une belle matinée de campagne. […]

Toutes ces remarques faites, cette promenade matinale demeure, en son essence, bourgeoise, c’est-à-dire posée, calculée, intelligente.

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