PAR ROXANNE LAJOIE

Le soleil entre dans la chambre. Je le sens sur mon pied qui dépasse des draps. Je le vois derrière mes paupières roses. On s’active à la cuisine. La télévision est ouverte dans le salon. Je garde les yeux obstinément clos. Je m’accroche au rêve qui s’efface.

La sonnerie du téléphone me ramène au jour. Des pas d’éléphant se précipitent pour décrocher. J’agrippe un oreiller et me barricade dessous. En sourdine, j’entends le cri de mon fils : « Papa, est-ce que Mathieu peut venir à la maison ? » De guerre lasse, je repousse l’oreiller et ouvre les yeux. Fini l’autruche. Il est 9h45.

Je suis accueillie à la cuisine par l’odeur du café et un «il n’y a plus de lait» qui me fige dans le cadre de porte. Je m’assois quand même à la table. Je me relève aussitôt. Je fais deux trois pas et me rassois. Bon. Je ne pourrai visiblement pas fonctionner sans mon café au lait. Mon cerveau a besoin de carburant. Je remonte à la chambre m’habiller.

J’enfile mes lunettes de soleil avant d’ouvrir la porte sur le froid de novembre. Mes yeux, encore trop petits, n’apprécient pas le bleu du ciel, distinguent à peine le gros écureuil qui farfouille dans les feuilles mortes. J’avance en automate jusqu’à l’épicerie du coin.

Il y a deux caisses d’ouvertes. Je pose mon litre de lait sur le tapis roulant de la plus proche. Ce ne sera pas long, il n’y a qu’une dame devant moi. Encore faut-il qu’elle sache comment se servir de sa carte de débit. La caissière jette un œil sur la file qui s’allonge derrière moi, m’offre un sourire embarrassé et tente encore une fois d’expliquer à la dame ce qu’il faut faire. Je dépose tout mon poids sur ma jambe gauche et accroche mon regard sur le carton de lait, pour rester zen. Le tapis roulant, comme un aimant, appelle mon corps à s’étendre. Je détourne la tête.

« Tiens, bonjour ! Comment vas-tu ? » Misère. Me voilà forcée de faire la conversation à une voisine qui attend derrière moi. Je n’ai même pas brossé mes dents. Nous avons le temps d’échanger cinq minutes de banalités avant que la dame, finalement, décide de payer comptant. La caissière se confond en excuses. « Je n’avais plus de lait pour mon café », c’est tout ce que je lui offre pour la rassurer. Ça a l’avantage de lui expliquer mon air bête.

J’entre dans la maison pour me retrouver dans le vestibule avec Mathieu qui vient tout juste d’arriver. Je ne prends pas la peine d’enlever mes souliers et me dirige tout droit vers la cuisine. J’ouvre la cafetière espresso. Pendant que le lait mousse, je m’emmitoufle dans l’effluve du café. La première gorgée donne de l’amplitude à mon regard. La deuxième me redresse l’échine. À la troisième, je tire le journal vers moi. Quand j’aurai fini ma tasse, je pourrai me frotter à La grasse matinée de Jacques Prévert et aux cinquante-deux analyses qui m’attendent.  À bien y penser, je vais d’abord prendre un autre café.

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