PAR MARTHA TREMBLAY-VILÃO

soleilSamedi matin. Un vent frais d’automne dessèche la peau et refroidit les mains qui se disséminent dans les poches. Samedi matin et les rues se remplissent peu à peu d’enfants, de parents, de corridors de couleurs, d’hommes qui boivent un café sur la terrasse de Giorgio Pizzeria. Samedi matin. Sept heures trente. Je marche en pensant aux rituels, aux méditations matinales, alors que le cerveau est à peine éveillé et tente de se connecter au monde. Sans le pont que permet le café, on semble patauger quelque part, comme une carotte trop molle dans un ragoût épais et voluptueux; quelque part entre le monde des chimères et celui des humains.

Je veux flotter. Je veux flotter dans ce liquide pâteux et indistinct de gens, de bruits et de feuilles vertes, jaunes, rouges qui clignotent comme des sémaphores. Mes pensées-foulards s’enroulent dans le vent et se mêlent à l’automne. Je veux le monde tel qu’il est; sans antécédents, sans pensées, sans idées. Je cherche à cueillir ce vide habité. Je passe devant les églises devenues cultes de condominiums, devant ces constructions interminables qui créent plus et encore plus de trous. La ville, si tôt, parait moins dangereuse, bien que se niche, tranquillement et en hauteur, le vautour de l’action quotidienne. Il observe, guette les pas, gruge le bout des doigts. On se retient à peine de crier. Je ferme les yeux, touche une feuille – de celles qui ne sont pas encore tombées au sol pour se mélanger avec la vie en processus de mort. La mort. Novembre.

Je me sens solaire.

Cette marche matinale avait comme objectif de laisser une clé à un ami – et l’objectif est devenu secondaire. Tant de choses s’additionnent dans une journée, tant de choses “secondaires” – alors qu’il nous suffirait de sentir un rayon de soleil atteindre le visage. La primauté. Et tellement de fois, je l’ai laissé passer, ce rayon. Juste à côté. Rayon laser. “Piou! Piou!”, fait le rayon. “Piou! Piou!” Je suis restée trop souvent dans l’obscurité secondaire alors qu’il était si facile de l’accepter, d’accepter ce rayon qui n’est pas une attaque Star Wars mais une douche impromptue, un torrent de lumière. Ce rayon qui remplit les trous de la ville.

trou

J’arrête au parc, un instant, je respire profondément. Les préoccupations habituelles tentent de s’infiltrer en moi tels des papillons attirées par une lumière sur fond obscur.

Mais ils allaient mourir; ils allaient mourir ces papillons, alors que je commençais à rêver de fleurs… Les fleurs… Et les feuilles d’automne, elles, se transformaient graduellement en rêve de châteaux d’Espagne. Lorsque l’objectif de la caméra se perd, le regard se floue, les couleurs s’intensifient et le soleil n’est plus qu’un œil hallucinant qui nous regarde en retour. Il nous montre la vérité. Il aveugle. Lorsque le mirage signifie “voir”, les yeux se ferment et le paysage, imprimé, reste. Le paysage appartient maintenant à un autre monde; le monde des désirs, des conquêtes perdues, des images éphémères, le monde mélancolique…

reveFermer les yeux et voir, encore, ce que l’on croyait enterré, comme un cœur qui bat de l’intérieur du cœur de la vie. Un aspect archéologique subsiste dans le fait de regarder en profondeur. Fouiller. Chercher. Et surtout. Avoir les mains sales. Puis, invisibles. Comme par magie. Comme une fleur éclot dans le milieu du désert, et comme, dans la noirceur, on se sent sourire. On sent ses dents illuminer de blanc. Archéologique oui. Et spontané. Voir, c’est quand le vrai et le faux se confondent. Tout peut être faux comme ces châteaux d’Espagne que j’ai vus en rêve. Et tout peut être aussi vrai que ce rêve.

 L’important, c’est peut-être bien de rester couché, c’est de dormir, de dormir ainsi, même en marchant. Peut-être avais-je sous-estimé le pouvoir de la marche. Et quand j’ai pris conscience que mes jambes suivaient et me menaient à tort et à travers dans les rues, les parcs, par-delà les cafés et les églises, j’ai compris cette sorte de pouvoir de marcher, cette chasse-galerie de la déambulation.

 Je marche. Dans l’ombre il fait froid. Je retourne sur le côté ensoleillé de la route. Je croise une voiture. Des voitures. Stationnées. En parallèle. Perpendiculaire. En chaîne. En mouvement. Des milliers de miroirs se-me reflètent. Ce sont les rétroviseurs des voitures qui m’entourent, me dépassent, me klaxonnent même, parfois. Moi qui me sens solaire. “Il y a une traverse de piétons!!”, je grogne intérieurement. Ces miroirs me renvoient un reflet tordu de moi, un reflet liquide, comme un fleuve qui cherche à rencontrer la mer sans jamais la voir. Une forme sinueuse qui serait contenue dans un tout plus grand. Infini.

Mer immense d’images morcelées qui m’emporte dans les profondeurs de son sein, un sein que j’ai osé mordiller des dents. À peine. Les grognements, les audaces, les miroirs, les éclairs, les rayons. De soleil Jedai. “Piou! Piou!”, fait le rayon. “Piou! Piou!” Ai-je inventé le risque? C’est que ce tour de bloc et de rêveries a fait le tour et se retourne dans mon corps, ma tête, mon cœur, et, étourdie, je cherche l’air –  et ton odeur, évanouie. C’est qu’à force de tourner, re-tourner et de tourner encore, de voir les choses, les gens, les arbres, les feuilles apparaitre, puis tomber au sol, je risque de perdre l’équilibre et l’envol. De perdre pied. Et pourtant. Le tour n’est qu’un tour. Un tour de pâté et un arrêt pour une soupe chaude. Chasser l’ennui. Un samedi. Un matin. De magie. Une journée. Un instant. Un tour. Je re-tourne. Chez moi.

 

 

 

 

 

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