PAR AUGUSTIN CHARPENTIER

© Augustin Charpentier4.JPG

« Les lampadaires éclairent l’absence

Entre les lignes jamais inscrites

Sur aucun corps. »

Hector Ruiz

Les lampadaires restent allumés. Leur halo blême relaie l’obscurité d’une aube de novembre trop affreusement tombée. Ils broient du soir. Ils se tiennent droits mais leurs silhouettes tristes sont dérisoires.

Ils ressemblent à des Christ en croix. Des câbles lourds électriques parcourent leurs membres tors écartelés. Des clous perforent leurs troncs troués, fendent le bois profondément meurtri, perclus de froids. Ils voudraient tant se tordre le cou, mais leurs têtes souffrantes inclinent à contempler un reflet bétonné. Derrière leurs boulles de verre durci, ils crient.

Ils se tournent le dos. Le coin de la ruelle, cruel, fait obstacle à leur vue. Ils ne peuvent qu’écouter leurs poitrines creuses bourdonner en écho, leurs cœurs absents prisonniers d’une boîte de fer aux angles gris rectangulaires. Dessus, aucun éclair. Ni foudre ni coup de tonnerre pour les faire s’écrouler, et forcer le destin qui les retient écartés.

Cette torture de fils de fond sous haute tension fait lien. Il suffirait qu’un oiseau s’y pose et pèse de tout son poids, qu’un écureuil les ronge et s’y électrocute un peu pour que le courant passe et fasse vibrer ce couple de poteaux déjà vieux. Ils se tomberaient dans les bras pour la première fois, s’embraseraient en fin.

Un rayon pâle a percé. Pour aujourd’hui, c’est terminé. La ville se lève envers et contre tout qui les éteint. Ils reportent l’espoir à demain; la nuit s’étend et avec elle la promesse d’une rencontre s’accroît, et se maintient. Mais leurs corps reclus et figés, enfoncés fermement dans l’asphalte ne briseront pas le mur mitoyen. À jamais sans voix, lointains, sans pouvoir s’étreindre puisqu’au bout de leurs bras tendus en vain ces pauvres hères sont dépourvus de mains.

Il pleut par terre. La lumière pleure, sur la perte et le vide et l’hiver. Une ombre meurt, se réverbère.

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