PAR JULIEN BOURBEAU

2016-10-16-06-51-08

Ce matin, vers sept heures, une heure que nous ne connaissons pour ainsi dire que par ouï-dire, nos consciences professionnelles sont entrées dans des convulsions.
Réjean Ducharme

À L’HEURE que nous ne connaissons pour ainsi dire que par ouï-dire…
En route vers le jour,
Versant port, fleuve.
Le levant.

La noirceur humide et terreuse,
Le souvenir des bordées de neige
Où l’on sort
Bien avant l’aube
Pelleter les nuages
Comme il est étrange de saluer son voisin
Sans l’éclairage de son visage

De gris en plus noir, dit le poète.
Les phares du bus immobile appellent le jour découpé
Sur le point de manquer ce départ
–à trop flirter avec la nuit!
La plateforme dégagée du dimanche matin
Le boulevard désert où les chats gris convergent
Vers des stations clandestines

L’odeur morte des feuilles
Remuées, l’humus,
Chemine le flâneur d’automne.

II

Petite maison carrée, militaire, de Maisonneuve
Chez qui le matin est déjà commencé
En téléviseur allumé

Quant à l’adjacente proximité industrielle
Les employés d’une fabrique, drapés de tabliers et de costumes blancs
Assis sur des chaises improvisées, dans une cour improvisée
Fument et chuchotent
Peu de mots nécessitent pour dire le noircissement des chandelles.
Encore endormis comme pour laisser le voisinage dans son éternité
Leurs cigarettes ponctuent l’évaluation du temps
La journée a commencé bien avant le jour.

La récompense de cette flânerie
Sera de voir poindre ce maudit Soleil dans un lit touffu.

III

Par erreur, j’appuie sur la touche PLAY
De mon dictaphone
J’entends : Marcher vers le matin
Une voix trahit le flâneur

Une silhouette de la rue
Tourne sa tête de prédateur
Vers cet appel du jour
Puis disparaît en une gorgée de Redbull

L’aveuglement révèle
Une bande de m’as-tu-vu, moi-ma-voiture, bien en vue-sur-stationnement.
Écorcher les rêveries de la ruelle
Détectées dans ses mouvements
Indésirable flâneur, va !

Les dernières cours de Maisonneuve
Placardent l’intime matin
Derrière d’immenses clôtures de planches de bois
Gardant jalousement l’ultime humanité
Où l’être cultiverait un jardin d’origine

Une cuisine vidée de son déjeuné
De son haleine matinale,
Déjà le parfum, le baume.

IV

La corne de brume,
Ou la sirène du grand large…

Je ne sais pas comment le port
Est devenu
Une figure du matin.

Tourné vers le levant,
Avec ses treuils, ses grues, ses porte-conteneurs,
Tous ses empilages en pyramides colorées,
Ces mouvements d’orchestre inaccessibles,
Codés, cryptiques,
Bateaux, camions, trains et autres véhicules
L’univers du contenu affairé à remplir ou vider des convois
En marche vers des ordres, des entrepôts quelconques de produits du commerce;
Le Way Bill

Ce monde camouflé derrière des monticules de terre
Protégé par des clôtures barbelées
Privé de ses habitants, accaparant le matin subreptice;

Quand l’ouvrier sur les docks ou les quais
Arrête un instant son manège pour souffler,
Et qu’il lève la tête vers le firmament brumeux, fluvial,
Le sait-il que cet accès privilégié à l’onde et au levant,
Constitue la prime inestimable de son salaire
Comme les cris des goélands animent les concerts du jour ?

V
Rue Notre-Dame, coin Viau
Côté reclus

Au printemps, les mouettes et goélands
Tourbillonnent vers ce ciel rosacé
Qui vire à l’oranger
Et qui dit que la mer ou l’infini
N’est plus tellement loin d’ici.

Naissent alors les premiers
Premier maître qui dégourdit l’intestin de son chien
Sur une longue langue de terre.
Premier cycliste s’aventure
Sur la piste
Enfourchant l’un de ces premiers vélos typiquement montréalais :
Doté d’une caisse de lait installée sur le support arrière.
Avec pas de casque, comme on dit.
Ou casquette ou calotte.

Feu rouge, le premier
Il est seul dans sa voiture
Avec de la musique
Son monde qu’il partage généreusement
Au seul passant
Que je suis.

La petite pluie les rares marcheurs
Dans leurs tranchées
Le journal froissé,
Le soupir nostalgique de l’été qui a trop étiré sa présence
Maintenant que j’entends le marathon des feuilles séchées
Les gouttelettes qui martèlent la tôle des hangars
Bien s’y faire
Nous passons tous un jour par cette venelle

VI

Tous les matins du monde sont sans retour.
Pascal Quignard.

Voilà qui me rappelle que j’ai été ému cette semaine à la lecture d’un article qui évoquait la maladie de Parkinson d’un critique de vin retraité. Lui qui avait goûté nombreux crus tout au long de sa carrière avouait qu’il s’était senti défaillir le jour où sa jeune collègue lui avait fait remarquer que son vin à déguster était bouchonné. Son palais infaillible lui faisait-il défaut ?
Dans l’un de ces derniers articles, il écrivait qu’en vieillissant, il préférait désormais boire des vins jeunes plutôt que «de garde», dont plusieurs ne franchissent pas l’épreuve des décennies. Plus tard, malade, il s’était décidé à vendre sa cave à vin légendaire afin de remettre les fonds à une société qui vient en aide à la recherche sur la maladie de Parkinson. Les vins à «10 $» le comblent maintenant de bonheur.
J’en viens au matin.
Cela me rappelle –il me semble– un personnage de fiction d’un des romans –lequel ?– de Jacques Poulin qui disait préférer regarder les levers du soleil plutôt que les couchers. Changement d’éclairage : comme si après avoir regardé nombreux spectacles crépusculaires du soir, il s’en remettait au paysage matinal. Œuvre du temps : comme ce critique de vin qui vire de cap. Ou tourne sa chaise berceuse vers le lever du soleil.

VI

Soudainement, le firmament blanchit
À croire que je loupe la métamorphose du jour.

Le mât du Stade, les anneaux de l’Olympe,
L’immense cadran solaire
Indique les sept heures du matin.
Irai-je me recoucher?

Je reviens du pluvieux grisaillant
C’est que   faut bien croire  que
Le matin s’est levé à l’Ouest.

L’ironique, la verte,
La ruelle dont la flânerie aboutit
À la station-service, et ses cascades de pneus éventrés
Son camion-citerne, ses réservoirs souterrains
Avant l’ouverture au public…

Au pas!
Au chemin! les téléviseurs vétustes, analogiques,
Abandonnés à la merci du matin
L’habitacle d’un quartier résidustriel.
Que j’aime –oui oui!–, que j’aime!
Et dont l’étirement de la nuit masque, jusque-là,
Toutes les bouteilles et coups d’épée
Jetés à la mer

Prêt à appareiller vers le grand large.

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