PAR ANDRÉ CARPENTIER

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J’ouvre. J’ouvre les yeux. 7h07. Les referme un instant, puis les rouvre. 7h17. Je ne peux pas laisser faire ça, que ça saute de dix minutes à chaque clignement! Me lève donc, ouvre le store enrouleur, mais ça ne change pas grand-chose, le matin est sombre. J’ouvre la lumière. C’est ce moment de l’année un peu tristounet où on commence à se lever de noirceur. Je m’habille machinalement en attaquant par le bas et en remontant vers le capuchon. Il faut dire que le thermostat de la chambre est à zéro et que j’ai la tonsure frileuse.

J’ouvre. J’ouvre la porte, cherche mes Crocs d’hiver, avec une doublure dite «pelucheuse», ne les trouve pas. Me dirige donc vers le bout de plancher chauffant, là où la fenêtre panoramique, côté fleuve, affiche une mince barre de lumière blanche entre la langue de terre de la rive sud et un ciel de lourds nuages. Le fleuve est d’un gris frétillant de marée haute. J’ouvre une porte-fenêtre, le temps d’évaluer la température.

J’ouvre. J’ouvre les portes vitrées du foyer de masse, pousse les cendres de la veille dans la fosse, y apporte du bois refendu à coups de gestes lents, à cause d’un dos toujours un peu fragile le matin, entrecroise expertement les bûches dans l’âtre, y insère des encarts publicitaires chiffonnés et enroulés autour de petit bois d’allumage et y lance une allumette. Je reste devant le feu en rétrécissant la fente des paupières! C’est beaucoup de lumière pour des yeux encore tachés de rêves.

J’ouvre. J’ouvre la télé pour syntoniser, comme à mon habitude, une chaîne de musique classique, mais pour une raison que j’ignore, ce matin , je choisis plutôt Ici Musique et l’émission «La mélodie de bonne heure»… Aussitôt, une voix me rejette vers l’enfance, je crois reconnaître le timbre suave de Marcel Mouloudji, interprète de Prévert, qui chante… mais non, c’est Julien Clerc, qui offre une douce version de la chanson «Double enfance», qu’il a composée avec Maxime Le Forestier. «Si parfois je vois double / C’est que l’enfance me revient»… Et je plonge en effet un moment dans la cuisine de l’enfance où ma mère écoutait la voix feutrée des chanteurs de charme de l’époque. C’est aujourd’hui même le septième anniversaire de son décès, c’est peut-être ça…

J’ouvre. J’ouvre le réfrigérateur, la cloche à fromage, le sac à pain, le pot de confitures, ma tablette pour jeter un coup d’œil sur la Presse+, un journaliste est espionné par la police, j’ouvre plutôt la BD de Guy Delisle reçue en cadeau d’anniversaire hier… On joue «It’s a Wonderful Time for Love», de Norah Jones, puis la «Marie-Hélène» de Sylvain Lelièvre, par les Sœurs Boulay. J’ouvre l’Internet pour écouter du Sylvain Lelièvre.

J’ouvre. J’ouvre beaucoup, le matin! À commencer par les yeux et les sens. Et une heure après le lever, j’ouvre la porte pour aller marcher, puis l’appareil de photo quand un détail du paysage se fait insistant, que j’essaie de capter par au moins deux angles différents, c’est ma manie… Et au retour, tiens, j’ouvre le logiciel de traitement de texte. Paraît que je suis écrivain!

 

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