(Deux douzaines de matins)

PAR ANDRÉ CARPENTIER

Balzac écrivait d’une heure du matin jusqu’à seize heures, l’après-midi, avec une petite sieste d’une heure trente vers 8h du matin.

Dans les années précédant la guerre, les matins qu’elle n’enseigne pas au lycée Molière, Simone de Beauvoir, qui habite alors rue de la Gaîté, prend son petit déjeuner au Dôme, au milieu des réfugiés allemands qui lisent avidement les journaux ou jouent aux échecs.

Beethoven se levait à 6h et se préparait une décoction de soixante grains de café par tasse, puis il composait jusque vers 7h30.

Dans sa maison de Saint-Tropez, Sidonie-Gabrielle Colette se lève tôt le matin, promène son chien avant le petit déjeuner, puis jardine avec ardeur avant de se mettre à l’écriture.

Le Corbusier se levait à 6h,  faisait trois quarts d’heure de gymnastique avant de prendre le café et le petit-déj pendant deux heures avec sa femme. Puis il allait travailler de 9h à 5h.

Charles Darwin se levait à 7h et allait marcher une demi-heure avant son petit-déj.

On dit que Charles Dickens mettait une heure à se réveiller le matin, de 7 à 8.

Dans un texte intitulé «Alcool, Maguerite Duras écrit : « j’ai commencé à boire le soir, puis à midi, puis le matin…»

Annie Ernaux ne peut écrire que chez elle, à Cergy, dans le Val-d’Oise, à compter de 9h, 9h30. C’est sa «prière du matin».

Flaubert commençait sa journée vers 9h30 par le journal et par sa correspondance, puis il prenait un bain avant de déjeuner d’un chocolat froid.

Freud se levait vers 6h30, se taillait la barbe et fumait le premier de sa vingtaine de cigares par jour. Il recevait des patients à compter de 8h30.

En 1946, Billie Holiday chante «Good Morning Heartache» (bon matin, peine de cœur), un texte écrit spécialement pour elle, qui a exigé la collaboration de trois auteurs.

Le matin, Hegel aimait lire son journal, cette «prière du matin de l’homme moderne», comme il aimait à dire. Nietzsche voyait plutôt le journal comme «l’introduction de l’imbécillité parlementaire».

Victor Hugo se levait à 6h, écrivait une lettre d’amour à Juliette Drouet et déjeunait de deux œufs à la coque.

Les matins de Kant étaient réglés comme du papier à musique. Lever à 5h, jamais plus tard. Il déjeunait de deux bols de thé, fumait sa seule pipée de la journée en méditant. Puis il travaillait jusqu’à 7 heures.

Marx était relaxe le matin, qui n’était au travail dans la grande salle de lecture de la British Library qu’à 9h. Il vivait en homme le lever du jour et en philosophe le reste de la matinée.

Le poète Milton, qui perdit la vue vers l’âge de 40 ans, aimait dicter des poèmes et se faire lire la Bible avant de prendre son premier repas vers midi.

Mozart donnait des leçons de musique au lever, vers 6h30, souvent jusqu’à passé midi.

Nietzsche se levait à 5h du matin, «alors que le ciel de l’aube était encore gris», il faisait ses ablutions à l’eau froide et buvait une tasse de lait chaud. Puis il travaillait jusqu’à 11h. Le jour se levait sur ses travaux de philosophie.

Un dimanche matin, à Combray, le petit Marcel, se rend dire bonjour à sa tante Léonie dans sa chambre; elle lui offre alors un morceau de madeleine après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. Le grand Proust en fera toute une histoire!

La jeune Nathalie Sarraute retarde le moment de se mettre à l’écriture le matin, elle s’habille, passe du temps devant le miroir pour différer l’affrontement. Après la guerre, munie d’un cartable, elle ira écrire dans un café. Plus âgée, elle noircira des carnets dans son lit le matin.

Georges Sand monte à cheval le jour, joue au billard le soir, écrit la nuit et dort le matin.

Tchaïkovski, qui se levait à 8h, aimait lire la Bible ou des philosophes et aller marcher avant de prendre son petit déjeuner.

Virginia Woolf écrivait le matin et n’arrivait jamais à écrire plus de 50 mots par jour.

On pourra aussi se demander comment Yourcenar, Camus, Einstein, Frida Kahlo, Hannah Arendt et tant d’autres traversaient le matin. Mais peut-être faudrait-il d’abord s’interroger sur la signification du mot matin.

 

Advertisements