PAR ANDRÉ CARPENTIER

[…] je mesure à chaque instant la chance que j’ai
d’être un vivant, d’accéder chaque matin à la
lumière et chaque soir aux ombres
[…]

Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur, p. 14

Matin, du latin «matutinum», le temps du matin, dérivé de «mater», mère.
Le matin, qui donne le jour, qui donne la vie, est le moment de la mère.
Le matin est un moment de renaissance.

Le moment de s’éveiller, verbe issu du latin «vigilare», être vigilant.
Le matin, le moment de la vigilance retrouvée.

Le moment de la fin du sommeil, «sommium», songe, «somnio», rêver.
Le matin comme moment de passage du songe à la vigilance.

Les yeux se déboutonnent, les sens se déplient, l’esprit se reconnecte au monde du dehors.
Bien que l’esprit reste parfois un long moment engourdi dans les restes du sommeil.

Le matin est donc un moment de passage, le moment de passer de la nuit au jour.
L’une, la nuit, impliquant la notion d’obscurité; l’autre, le jour, la notion de lumière.

Or, les dictionnaires définissent l’obscurité comme l’absence de lumière.
C’est dire que le mot-clé qui détermine la nuit comme le jour est lumière.

Le matin marque ainsi le retour de l’élément clé de la journée : la lumière.
La lumière naturelle, évidemment, la lumière bienfaitrice donnée par le soleil.
La lumière qui éclaire et qui réchauffe la journée.

Clarté et chaleur sont donc ce qui arrive avec le matin.
Clarté et chaleur sont aussi ce qui part avec le soir.

Le matin se présente ainsi sous la forme d’une double croissance, de lumière et de chaleur.
Soit dit en passant, le mot croissance dérive du latin «crescere», naître, venir à la vie.
D’où que l’on dise par analogie qu’on a «vu le jour» à tel endroit et à telle date.

Le matin est symbole de promesse, c’est aussi le moment où rien n’est encore corrompu.
Les nerfs sont reposés, les vêtements ne sont pas encore froissés, l’air pas encore vicié.

Entre la nuit noire et le plein jour, il y a le crépuscule du matin.
Lorsque des rayons du soleil, toujours invisible, s’infiltrent dans la couche atmosphérique.

Le matin, complémentaire du soir, partage avec ce dernier la phase et le mot crépuscule.
Le mot crépuscule signifie, littéralement, «petite obscurité», moment presque sans lumière.
Le matin garde en effet des résidus d’obscurité, comme il garde des rognures de songes.

Les jours de nuages, les crépuscules du matin et du soir se ressemblent.
Il faut être attentif pour voir si les lueurs atmosphériques s’amplifient ou s’appauvrissent.

Les jours dégagés, les crépuscules s’opposent, comme l’est s’oppose à l’ouest.
Comme monter s’oppose à descendre, comme augmenter s’oppose à diminuer.
Comme éveil s’oppose à sommeil, comme lumière s’oppose à obscurité.

Que fait l’être humain le matin? Il se lève.
Ne dit-on pas, d’ailleurs, que le matin le soleil se lève?

Lever, «levare», soulever.
Le soleil et l’être humain ont cela en commun le matin : devoir se lever.
Devoir soulever, de sous l’horizon, sa masse solaire de 330,000 fois celle de la terre.
Devoir soulever, de sous les couvertures, «son corps revêche et lourd», dit Baudelaire.
(Parle pour toi, Baudelaire!)

À la campagne, à la ville, le matin a ses bruits et ses voix.
Voix de la nature, voix urbaines, qui s’ébranlent, s’amplifient.
Qui se coordonnent en cri primal du matin.

Le matin scande le cycle ininterrompu des jours; cycle, du grec «kyklos», cercle.
La métrique de ce cercle infini est à ce point rassurante qu’on n’y pense même plus!
Le matin doit se lever, il se lève, il se lèvera, comme on dit, jusqu’à la fin des jours.

 

 

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