PAR ANDRÉ CARPENTIER

dsc07466

La nuit chuchote des piétinements félins qui me réveillent. Faut dire que je garde l’oreille fine durant le sommeil; surtout à la campagne, allez savoir pourquoi… Juliette, notre chatte grise, à longues pattes et aux yeux verts, reconnaissable à son bindi blanc sur la poitrine, s’active dans la cuisine, puis dans la chambre et jusque sur le lit. Elle cherche à réveiller une main qui la flattera, mais bientôt s’impatiente et trépigne, car elle ne songe qu’à sortir vivre sa vie féline dans le cap de Cap-Santé, qui conserve son aplomb au-dessus du fleuve grâce à une végétation touffue. Chaque jour, dès l’aube, Juliette aspire à aller vivre des aventures mi-réelles, mi-imaginaires dans cette zone proche de l’état sauvage, parmi les écureuils, les marmottes, les ratons laveurs, mais aussi les oiseaux et rats des champs dont elle rapporte parfois les dépouilles comme autant de trophées. J’y ai déjà vu une hermine blanche au pied du cap et un quatuor d’urubus en représentation sur une branche devant notre fenêtre!

Soudain, Juliette se met à miauler, on dirait une plainte remontant du fond de temps immémoriaux. On sait ce qu’elle veut, on la connaît : des graines dans son plat et l’ouverture de la porte donnant sur la terrasse et sur le cap. Je me lève donc. À ce jeu, c’est à chacun son tour; or, en ce tôt matin encore tout ténébreux, c’est le mien, de tour. Je sors de la chambre, jette quelques graines dans le plat et, gérant au mieux mes ankyloses du lever, me dirige vers la porte, où Juliette viendra bientôt me rejoindre.
Or là, m’approchant de la fenêtre de plain-pied qui donne vue sur le fleuve et sur le lever du soleil, j’aperçois un jeu de lueurs aux teintes d’aquarelle. Une brume épaisse atténue et diffracte des éclats lumineux en juxtaposant des effets bleutés, rosés, jaunâtres. J’ai vu sur mon réveil que c’est l’heure où l’aube, en cette saison, est sensée faire place à l’aurore. C’est donc bien le soleil qui se lève derrière la brume en traçant sa diagonale.
Tandis que je cherche à ajuster ma vue à ces étranges et envahissantes lueurs, une corne de brume se met à signaler à répétition la présence d’un navire dans le chenal. En fait, ce sont sans doute ces cornes de brume qui m’ont réveillé en premier, et peut-être aussi Juliette. Or, la voilà justement, celle-là, qui demande impoliment qu’on lui ouvre la porte. Elle a en effet cette façon d’appeler le portier avec autorité, par laquelle elle a le don de m’exaspérer. Surtout au petit matin!
J’ouvre donc la porte. Dame Juliette reste un moment figée dans l’embrasure. Le froid, peut-être, ou la brume la retient. Je lui fais alors part de mon impatience, non par la voix ou par le langage des signes, mais par une poussée du pied qui la catapulte directement au milieu de la terrasse. Puis je prends place sur une petite berçante de bois repeinte en noir et me laisse fasciner par le kaléidoscope flou de la grande fenêtre. Deux cornes de brume bien distinctes s’échangent alors des mises en garde; on dirait la section des cuivres s’accordant avant le concert. Il y a toujours un aspect fantasmagorique à ces épisodes de brume, surtout quand un navire surgit du nuage par taches et fragments, comme un objet déchiqueté.
Certains jours, quand Juliette sort dans le cap, il nous arrive de craindre de la voir passer au-dessus de nos têtes dans les griffes du pygargue qui domine le territoire. Oui, je sais, le pygargue préfère se nourrir de poisson, mais en cas de manque, c’est connu, il ne dédaigne pas les mammifères.
Peu à peu, le grand chêne au bord du cap, à dix pas de la fenêtre, dessine son tronc sur fond laiteux, puis quelques branches, suivi des érables autour. Le fleuve n’apparaîtra que plus tard… après que j’aurai eu cogné pas mal de clous sur la berçante. Je ne verrai que les derniers lambeaux de brume descendre le courant, au moment où Juliette, les pattes pleines de rosée froide, chialera dans la porte pour rentrer prendre son second p’tit déj.

Advertisements