PAR BENOIT BORDELEAU

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Il y a un certain temps, dans le cadre du Retour du flâneur dédié à l’espace-thème du quartier, je me posais cette question : « Jusqu’où ça va, Hochelaga? » C’était peut-être moins une manière de me questionner sur les limites du quartier que de mettre en évidence son caractère fuyant et j’ai dû faire le constat qu’en plus de marcher, par quelque obsession, dans Hochelaga, j’ai marché avec le quartier – comme on porte un sac-à-dos plein de livres ou comme on porte un sac d’épicerie.

Il s’agit de la première édition du Retour où je flânerai dans le territoire d’une quotidienneté qui n’est plus hochelagaise, mais bien plateaumontaise ou plateaunienne (ce qui revient à dire que j’habite dorénavant sur une autre planète). Le quartier a les bords encore flous, tant et si bien que j’ai l’impression d’habiter Montréal plutôt qu’un de ses fragments, et ce, pour la première fois depuis dix ans.

Je pose donc cette question, farfelue peut-être, qui rabat le temps fuyant des premières heures sur le territoire : « Jusqu’où ça va, le matin? » Car s’il est un territoire de ma quotidienneté, il existe une portion de ce dernier, dans les prolongements de l’appartement, qui pourrait être qualifiée d’antichambre de la journée à venir.

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Pierre Sansot, dans sa Poétique de la ville, écrivait que le promeneur du matin – à savoir celui qui n’avait pas à se laisser happer par les exigences du travail – avait d’abord et avant tout « une attitude ludique » et qu’il appartient à la ville « non point en assumant un rôle, puisqu’aucun ne lui a été dévolu, mais en participant plus que les autres, à cet appétit de faire. Il recueille et il réactive toutes les excitations qui lui parviennent et qui, sans ce témoin, se perdraient.[1] »

Je serais donc du matin, comme promeneur, tant et aussi longtemps que la lumière est encore froide et que je ne me sens pas encore investi des tâches à venir – un moment élastique pendant lequel je ne suis pas pris dans les rets du temps urbain et que je retrouve comme des indices de l’émergence de celles et ceux qui m’environnent. Ce n’est parfois pas grand-chose : la mine ronde et rousse du chat d’en face qui point à travers le garde-corps du balcon; D. et son fils en tricycle  accompagnés d’un lévrier qui prend de l’âge au coin de Rachel et des Érables; un texto, saisi du coin de l’œil dans l’autobus 24, disant qu’il me reste un peu de toi dans la barbe; le sourire d’un moustachu à bretelles sous l’enseigne du Hippi Poutine, rue St-Denis…

Pour le moment, mes matins s’étalent timidement sur l’avenue des Érables, la rue Gauthier, avec parfois une variation de ruelle, puis sur l’avenue de Lorimier et dans l’autobus 24 jusqu’à la station de métro Sherbrooke. Et c’est là, justement, que se trouve l’une des frontières de mon matin, là où deux rythmes se rencontrent et se brouillent tout en me poussant en dehors d’une certaine communauté d’esprit. Dans le cadre de ce Retour, c’est à ce parcours que j’accorderai l’essentiel de mon attention et j’ai l’intuition qu’il existe une possibilité d’allonger le matin – en repoussant le plus possible le moment d’allonger le pas.

 

[1] Pierre Sansot, Poétique de la ville, Paris, Éditions Payot & Rivages, 2004 [1996]p. 225-226.

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