PAR CAROLE-ANNE DÉRY

Chaque jour, je vis deux matins. Je vois deux commencements, deux incipits qui partent en sens inverse.

Il y a mon réveil, entre 13h et 14h. Le soleil glisse déjà sur une pente descendante, il éclaire mais frappe moins. Les rideaux opaques ne bloquent qu’une partie de sa lumière : j’ai appris à bien dormir dans l’éclat. Puis vient le dilemme du repas : œuf/café ou burger/bière? Le corps réclame quelque chose d’habituel (mais qu’est-ce que l’habitude après 2 ans à vivre à l’envers du monde?), de matinal, mais il fait souvent trop chaud pour un café, la canicule colle, l’heure joyeuse approche, on la sent dans l’air, puis c’est sans doute ma seule occasion d’utiliser le barbecue de jour. J’ai été élevée dans la course, alors qu’une heure devait suffire entre le saut du lit et l’arrivée à destination. Je me délecte maintenant du temps à ma disposition entre le réveil et le travail. Mon matin s’étire en semblant de congé, en prélassements sous les draps, en lecture de patio, en brunch éternel.

Puis il y a leur réveil, le vrai matin, celui des autres.  Après avoir lavé le bar, compté la caisse, jasé en finissant une dernière bière, je sors par l’arrière, là où m’attendent les déchets, seringues et odeurs de l’avenue Savoie. Le ciel s’allume en couleurs, sans rayons encore, comme de l’intérieur. Les goélands sont plus nombreux que les âmes humaines à cette heure; leurs plaintes donnent au Quartier Latin des allures portuaires. Je rentre en taxi, en vélo quand j’en ai encore la force. Alors que je tombe de fatigue, que je m’échoue dans mes couvertures, le monde s’éveille sur une nouvelle journée.

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