PAR MYRIAM MARCIL-BERGERON

 

Trois-Rivières, un matin à la fin du mois de juillet

Il est un peu plus de 7 heures, je retrouve mon père dans la cuisine. Nous nous déplaçons lentement, louvoyant entre les lattes de plancher qui craquent le plus et trahissent nos pas. Nous évitons le bruit, car si, à l’étage, les grasses matinées de mon frère fleurent l’adolescence, sa perruche, elle, suivant l’exemple des cardinaux et des geais bleus qui chantent entre les branches du vinaigrier et du lilas, tend à s’autoriser quelques perçantes vocalises malgré la pénombre procurée par les rideaux. Nous ouvrons doucement la porte-patio ; la galerie est encore plongée dans l’ombre et la brise est fraîche. Le soleil inonde la cour, centimètre par centimètre ; les ombres de la nuit se réfugient dans les couleurs de l’herbe et des fleurs.

«À mesure qu’elles approchaient du rivage chaque barre se soulevait, s’enflait, se brisait et balayait un fin voile d’eau blanche sur le sable. La vague s’arrêtait, puis se retirait à nouveau, soupirant comme un dormeur dont le souffle va et vient inconsciemment. Progressivement la barre sombre sur l’horizon se fit claire comme si au fond d’une vieille bouteille de vin les sédiments s’étaient déposés et avaient laissé du vert sur les parois. Derrière elle, aussi, le ciel s’éclaircissait comme si là-bas les sédiments blancs s’étaient déposés, ou comme si le bras d’une femme allongée sous l’horizon avait levé une lampe et des barres plates de blanc, de vert et de jaune s’étalaient sur le ciel comme les lames d’un éventail. Puis elle leva sa lampe un peu plus haut et l’air sembla devenir fibreux et s’arracher à la verte surface voltigeant et flambant en fibres jaunes et rouges comme les flammes fumantes qui s’échappent d’un feu de joie. […] La surface de la mer devint lentement transparente et s’étendit ondulante et étincelante jusqu’à ce que les raies sombres fussent presque effacées. Lentement le bras qui tenait la lampe la souleva plus haut et puis plus haut encore jusqu’à ce qu’une large flamme devint visible ; un arc de feu brûla au bord de l’horizon, et tout autour la mer se mit à flamboyer d’or.

La lumière frappa les arbres du jardin, une feuille devint transparente et puis une autre.»

Virginia Woolf, Les Vagues, trad. et édition de Michel Cusin, Paris, Gallimard, coll. « Folio Classique », 2012 [1931], p. 35-36.

Nous allons chercher des coussins dans la remise, puis marchons dans l’herbe, brillante de rosée, pour rejoindre la balançoire. Le chant des cigales s’élève avec la chaleur ; le chat noir et blanc de nos voisins Nelson et Nydia entre en catimini dans la cour, avant de détaler à l’un de nos soudains éclats de rire.

 

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